Le sommet de l’OTAN organisé à Ankara a réservé une surprise inhabituelle à ses participants. À leur départ, les chefs d’État et de gouvernement ont reçu des mains du président turc Recep Tayyip Erdoğan un revolver Gümüşay .357 Magnum personnalisé, accompagné de munitions réelles. Un cadeau diplomatique qui a suscité des réactions contrastées, entre étonnement, inquiétude et amusement, tout en mettant en lumière les ambitions de la Turquie dans l’industrie mondiale de l’armement.
Si plusieurs dirigeants n’ont découvert le contenu de leur coffret qu’après leur retour dans leur pays, certains services de sécurité ont rapidement été confrontés à une question inattendue : comment transporter et conserver une arme à feu offerte dans le cadre d’une visite officielle. Le Premier ministre belge Bart De Wever a ainsi remis son revolver à la police de l’aéroport de Bruxelles afin qu’il soit placé en lieu sûr, tandis que d’autres délégations ont engagé des procédures de neutralisation ou de stockage conformément à leur réglementation nationale.
Le revolver remis aux dirigeants est un Gümüşay .357 Magnum, un modèle à six coups développé dans les années 1990 par un fabricant turc aujourd’hui disparu, dont les stocks ont ensuite été repris par l’entreprise publique MKE. Chaque exemplaire était gravé au nom de son destinataire et présenté dans un coffret en bois arborant le drapeau turc et le logo de l’OTAN. Selon plusieurs médias turcs, le cadeau était également accompagné d’un exemplaire dédicacé de la biographie en anglais du président Erdoğan, d’une lettre personnelle et d’un stylo-plume.
Cette initiative s’inscrit dans une stratégie plus large visant à promouvoir l’industrie de défense turque. Ces dernières années, la Turquie s’est imposée comme le troisième exportateur mondial d’armes légères derrière les États-Unis et l’Italie, avec près de 3 milliards de dollars d’exportations entre 2019 et 2024, selon le Small Arms Survey basé à Genève. Le gouvernement turc entend poursuivre cette dynamique en valorisant le savoir-faire de ses fabricants auprès des dirigeants étrangers.
Les réactions ont varié selon les capitales. Le Premier ministre canadien Mark Carney a préféré plaisanter, estimant que son traditionnel sirop d’érable offert en cadeau diplomatique faisait bien pâle figure face à un revolver gravé. Il a précisé que l’arme avait été neutralisée et pourrait rejoindre un musée militaire.
La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a, de son côté, annoncé son intention de faire désactiver le revolver avant de le confier à un musée militaire. En Grèce, le cadeau devrait être remis au Musée de la Guerre d’Athènes. Aux Pays-Bas et en Suède, les armes ont été transférées dans les ambassades turques en attendant les formalités administratives liées à leur importation. En Italie, le revolver est désormais conservé au Palazzo Chigi avec les autres présents protocolaires reçus par la présidence du Conseil.
Au Royaume-Uni, plusieurs médias ont rapporté que le coffret destiné au Premier ministre Keir Starmer contenait également un kit d’entretien et des cartouches supplémentaires, renforçant encore la surprise des délégations confrontées à un présent pour le moins inhabituel dans le cadre d’un sommet de l’Alliance atlantique.
Si l’affaire a largement alimenté les réseaux sociaux, les historiens rappellent que les armes constituent depuis longtemps des cadeaux diplomatiques. Avant les armes à feu, les souverains européens offraient des épées d’apparat richement décorées à leurs alliés ou à des officiers étrangers. Au XIXe siècle, l’inventeur américain Samuel Colt avait lui-même offert des revolvers luxueusement gravés au sultan ottoman Abdülmecid Ier ainsi qu’au tsar Nicolas Ier afin de promouvoir ses produits, une stratégie commerciale qui lui permit ensuite d’obtenir d’importantes commandes.
Cette pratique s’est poursuivie au fil des décennies. Des présidents américains comme Ulysses Grant, John F. Kennedy ou Harry Truman ont reçu des armes personnalisées, tandis qu’en 2019, le Premier ministre tchèque Andrej Babiš avait offert au président Donald Trump un pistolet CZ 75 plaqué or fabriqué en République tchèque.
Les cadeaux de ce type ne sont toutefois pas sans risque. En 2022, le chef de la police polonaise Jarosław Szymczyk avait été légèrement blessé après l’explosion accidentelle, dans son bureau, d’un lance-grenades reçu lors d’une visite officielle en Ukraine.
En offrant un revolver gravé à chaque dirigeant de l’OTAN, Recep Tayyip Erdoğan s’inscrit donc dans une tradition diplomatique ancienne, mais remet aussi sous les projecteurs une industrie devenue l’un des instruments de l’influence internationale de la Turquie.

