Alors que les catégories d’extraversion et d’introversion ont longtemps dominé les typologies de la personnalité, un concept gagne aujourd’hui en visibilité : celui d’ambiversion, ou la capacité à naviguer entre ces deux pôles selon le contexte. Un profil psychologique plus nuancé, plus représentatif de la majorité silencieuse, souvent oubliée dans les analyses binaires.
Selon plusieurs experts, dont Dan P. McAdams, professeur de psychologie à l’université Northwestern, la personnalité ne se résume pas à deux cases rigides. Elle évolue sur un continuum, une sorte de cloche où la plupart des individus se situent au centre. C’est là qu’intervient la notion d’ambiverti, terme introduit dès 1923 par Edward S. Conklin mais qui ne s’est imposé que récemment dans le débat psychologique.
Contrairement à l’idée reçue selon laquelle il faudrait forcément être l’un ou l’autre, de nombreuses personnes rapportent ne se reconnaître pleinement ni dans l’un ni dans l’autre. Elles peuvent apprécier la solitude tout en étant parfaitement à l’aise dans des échanges sociaux stimulants. Elles alternent introspection et dynamisme relationnel selon les circonstances.
Les tests de personnalité populaires comme le MBTI ont renforcé l’idée de catégories fixes. Bien qu’utilisé dans les entreprises et l’enseignement, ce test est largement décrié par la communauté scientifique pour son manque de validité empirique. Il simplifie à l’extrême une réalité bien plus complexe. Comme l’explique John Zelenski, professeur à l’université Carleton d’Ottawa, les gens changent selon les situations et les traits comme l’introversion ou l’extraversion doivent être vus comme des tendances adaptatives, non des cases figées.
Un autre terme circule dans la sphère populaire : omniversion, désignant des personnes oscillant fortement entre les extrêmes. Mais ce concept est beaucoup plus controversé. Pour Richard Robins, psychologue à l’université de Californie, cette catégorisation manque de rigueur : on peut changer selon le contexte, mais rares sont ceux qui passent du tout au tout de manière constante.
Les recherches récentes révèlent aussi l’ambiguïté des préjugés autour de ces traits. Les introvertis sont souvent perçus comme distants, les extravertis comme plus compétents, alors que ces idées reposent souvent sur des stéréotypes comportementaux. De manière contre-intuitive, ce ne serait pas la sociabilité qui définit le mieux l’extraversion, mais la recherche de récompense sociale et la libération de dopamine dans le cerveau.
En entreprise, l’extraversion a longtemps été perçue comme un atout naturel pour les postes à responsabilités. Pourtant, des études montrent que les dirigeants les plus efficaces ne sont pas nécessairement les plus extravertis, mais ceux capables de provoquer l’intellect et la créativité de leurs équipes. L’ambiversion, par sa capacité d’adaptation, pourrait s’imposer comme un avantage stratégique. Le chercheur Adam Grant a démontré que les profils ambivertis excellaient en vente et négociation, justement parce qu’ils ajustent plus finement leur communication selon l’interlocuteur.
L’ambiversion pourrait ainsi représenter un équilibre psychologique, un modèle souple dans un monde qui exige toujours plus de flexibilité. Scott Barry Kaufman, spécialiste en sciences cognitives, souligne que chacun possède en soi une part d’introversion et d’extraversion. Cultiver cette plasticité comportementale, c’est se donner les moyens de s’adapter, d’évoluer, de mieux comprendre les autres – et soi-même.

