Le marché marocain des carburants connaît un tournant stratégique. C’est ce que révèle le dernier rapport du Conseil de la concurrence, qui dresse un état des lieux précis des performances financières, de l’évolution des marges, de la dynamique des importations et du bouleversement des parts de marché en 2024. Cette année a été marquée par un redressement des indicateurs financiers, un recul de l’emprise des principaux distributeurs historiques, et l’émergence de nouveaux acteurs dans un contexte de prix mondiaux en repli.
Les importations de carburants ont atteint 6,5 millions de tonnes, en hausse de 11,6 % par rapport à 2023. Paradoxalement, leur coût global a baissé de 1,8 %, s’établissant à 51,82 milliards de dirhams, contre 52,76 milliards un an plus tôt. Cette baisse s’explique par un recul des cours internationaux. Le litre de gasoil importé est passé de 7,6 à 6,67 dirhams, tandis que celui de l’essence a chuté de 7,25 à 6,5 dirhams.
Dans ce contexte favorable, les marges ont connu un net redressement. La marge nette par litre atteint désormais 43 centimes pour le gasoil et 61 centimes pour l’essence, contre une moyenne respective de 16 et 31 centimes entre 2022 et 2024. Le taux de marge nette globale, après avoir été négatif en 2023 (-0,5 %), est remonté à 2,9 %, marquant un retour à la rentabilité pour les distributeurs. Le résultat net cumulé du secteur s’élève à 2,3 milliards de dirhams pour un chiffre d’affaires de 77,9 milliards, en repli de 3 % sur un an, malgré la hausse des volumes écoulés (+3 %, soit 7,3 milliards de litres).
Ce rebond financier s’accompagne toutefois d’une redistribution progressive des parts de marché. Les neuf principales sociétés de distribution, longtemps dominantes, voient leur part dans les importations chuter de 89 % en 2023 à 84 % en 2024, et jusqu’à 82 % au premier trimestre 2025. Cette baisse bénéficie à de nouveaux entrants tels que BGN Energy Maroc ou BB Energy Morocco, qui gagnent 4,6 points de part de marché sur un an. Dans la distribution, la tendance est similaire : le nombre total de stations-service atteint 3.534, en hausse de 5,5 %, dont 28,3 % appartiennent désormais à des acteurs alternatifs.
La capacité nationale de stockage a, elle aussi, suivi cette évolution. En 2024, elle s’élève à 1,15 million de tonnes, en hausse de 7,4 % par rapport à 2023. Cette tendance s’est poursuivie au premier trimestre 2025 avec une stabilisation à 1,57 million de tonnes. Les investissements dans l’infrastructure restent stables, autour de 1,3 milliard de dirhams par an sur la période 2018-2024.
Sur le plan fiscal, les recettes liées à l’importation de carburants au T1 2025 se chiffrent à 6,86 milliards de dirhams, dont 5,13 milliards issus de la Taxe Intérieure de Consommation (TIC), représentant 75 % du total. Le gasoil génère 83 % de ces recettes, tandis que l’essence, en hausse de 30 % sur un an, en représente 17 %.
Les marges commerciales brutes au T1 2025 révèlent une forte volatilité. Pour le gasoil, elles oscillent entre 1,46 dirham/litre (pic de février) et 0,86 dirham (fin mars). Pour l’essence, elles varient de 2,11 à 1,66 dirham. Cette instabilité illustre la sensibilité du marché aux fluctuations internationales et à la stratégie des distributeurs.
En dépit de résultats en amélioration, certains opérateurs ont réduit, voire suspendu, la rémunération des actionnaires. Le taux de distribution des dividendes tombe ainsi à 41 %, son plus bas niveau depuis six ans, alors même que la rentabilité du capital employé atteint 30 % et celle des fonds propres 29 %.
Le marché marocain des carburants entame ainsi une nouvelle phase. La domination des grands groupes s’effrite au profit de nouveaux compétiteurs, les marges se rétablissent après des années difficiles, et la dynamique concurrentielle s’intensifie à tous les niveaux de la chaîne, de l’import à la pompe. Le Conseil de la concurrence continuera à suivre ces évolutions dans le cadre de ses engagements avec les acteurs du secteur.


