À Essaouira, un homme circule avec une poignée de chats accrochés à ses épaules comme s’il transportait un secret en équilibre. Jad El Argane, loueur de vélos devenu refuge improbable, offre chaque jour aux ruelles de Mogador une scène à la fois tendre, insolite et mystérieusement réparatrice.
Dans la ville où le vent raconte toujours quelque chose, certains matins offrent des instants que l’on croirait écrits pour un film contemplatif. La silhouette de Jad El Argane en fait partie. D’un geste simple, presque cérémonial, il attrape son vélo, et voilà qu’une petite brigade féline grimpe à sa suite comme si la gravité avait décidé de leur offrir une exception. Ils se hissent à son épaule, se lovent, se perchent, et soudain la ville entière ralentit pour observer ce cortège silencieux qui traverse les ruelles azulées.
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Cette histoire ne devait être qu’un hasard, un simple croisement entre un homme et une chatte errante au ventre rond, découverte un matin de 2023 devant l’atelier de Jad. Elle portait la fatigue de ceux qui ont tout essayé, mais pas encore renoncé. Il n’y a pas eu de grandes décisions ni de beaux discours, juste un regard, un miaulement un peu timide et un cœur qui s’ouvre. Elle l’a choisi, voilà tout. Et lorsqu’elle a mis bas au milieu des outils et des roues suspendues, l’atelier s’est transformé en maternité improvisée, imprévue, mais étrangement harmonieuse.
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Les chatons ont grandi à la vitesse de ces histoires qui ne préviennent jamais qu’elles vont prendre beaucoup plus de place que prévu. L’un s’est hissé sur son épaule le premier jour par espièglerie, un autre l’a rejoint par mimétisme, et très vite la scène est devenue leur rituel quotidien. Un vélo, un homme, et une fratrie féline convaincue que les hauteurs valent mieux que le sol pour découvrir le monde. Jad pédale, eux surveillent le territoire depuis leur belvédère vivant, et Essaouira se laisse traverser par ces silhouettes qui n’obéissent à aucune logique, sinon celle du lien.
Ce qui frappe dans cette étrange procession, ce n’est pas seulement le spectacle qu’elle offre, mais la manière dont elle semble rappeler quelque chose d’essentiel : la tendresse n’a pas besoin d’être bruyante pour transformer une rue. Les passants sourient avant même de les voir arriver, les enfants courent derrière eux comme s’ils poursuivaient une histoire, et les touristes restent immobiles, incapables de comprendre comment ce tableau peut exister sans mise en scène. Mais c’est justement là toute la grâce de Jad : rien chez lui ne cherche l’effet, tout chez lui respire la sincérité d’un homme qui accueille ce qui se présente, même lorsque cela se présente avec des moustaches et une portée affamée.
Il n’est ni militant ni héros, simplement quelqu’un qui a laissé entrer une présence, puis deux, puis trois, jusqu’à ce que cela devienne un mode de vie. Il veille sur ses félins comme d’autres veillent sur des souvenirs précieux, avec cette douceur qui ne s’enseigne pas. Le soir, il les retrouve ; le matin, ils le retrouvent. Et entre les deux, Essaouira continue d’être ce théâtre où les cohabitations improbables deviennent des évidences.
La scène semble parfois irréelle : un homme qui avance, un chat qui pivote pour mieux observer, un autre qui somnole contre son cou. Pourtant, dans cette simplicité, il y a quelque chose qui dit beaucoup de nous. Peut-être que l’on ne recueille pas les chats pour les sauver ; peut-être que ce sont eux qui, en se perchant sur nos épaules, remettent un peu d’équilibre dans ce qui vacille.
Ainsi vont Jad et sa petite tribu, entre vent, pierre et horizon. Une caravane minuscule mais tenace, traversant la médina comme on traverse une histoire qu’on n’a pas cherché à écrire mais qu’on accepte d’habiter pleinement. Les supercats d’Essaouira n’ont jamais eu l’intention de devenir une attraction. Ils sont simplement la preuve qu’un geste silencieux peut parfois soigner une ville entière.


