Le 8 août 2025, l’amphithéâtre de Hammamet a retrouvé une voix qui avait marqué les nuits et les ondes des années 80 et 90 : Cheb Mami, le « Prince du Raï », faisait son grand retour en Tunisie après plus d’une décennie d’absence. Dans ce théâtre à ciel ouvert, les gradins étaient pleins à craquer, les billets envolés depuis des semaines, signe que le lien entre l’artiste et son public résiste au temps… et aux tempêtes.
Ce soir-là, Mami est arrivé sans artifices, porté par une énergie brute. De « Rani maàk El Youm » à « Au Pays des merveilles », chaque refrain déclenchait un chœur unanime. Mais c’est lorsqu’il a glissé, comme par malice, une reprise de la chanson tunisienne « Jari Ya Hamouda » que la soirée a pris des allures d’instant suspendu, où l’icône du Raï rendait hommage au pays qui l’accueillait. Le public, debout, a semblé oublier tout le reste.
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Car derrière l’ovation, une ombre plane encore. En 2009, Cheb Mami avait été condamné en France à cinq ans de prison pour violences volontaires et tentative d’avortement forcé sur son ex-compagne. Libéré anticipativement en 2011, il avait disparu de la scène internationale pendant plusieurs années. Son retour divise toujours : pour certains, un artiste ayant purgé sa peine mérite une seconde chance ; pour d’autres, la réhabilitation médiatique banalise les violences faites aux femmes.
Le directeur du Festival International de Hammamet, Néjib El Ksouri, a assumé son choix, estimant que l’exclusion permanente n’avait pas lieu d’être, et que c’est la valeur artistique qui doit guider une programmation. Une position qui a suscité la colère de certains mouvements féministes, comme Ena Zeda, appelant au boycott du concert.
Cette controverse n’a rien d’exceptionnel. Saad Lamjarred, condamné en France pour viol et toujours en appel, incarne au Monde Arabe la fracture entre fans inconditionnels et partisans du boycott. Ailleurs, R. Kelly a été rayé des plateformes et de la mémoire collective après ses condamnations fédérales, tandis que Roman Polanski continue de recevoir prix et hommages malgré les accusations qui le poursuivent. Mike Tyson, lui, a réussi sa mue médiatique après sa condamnation pour viol, entre ring et écrans, et Chris Brown poursuit une carrière florissante malgré une image ternie depuis l’affaire Rihanna.
Partout, la même question se pose : quand un artiste a-t-il le droit à l’oubli ? Et qui décide que le rideau peut se relever, le juge, le public… ou le temps lui-même ?
À Hammamet, la majorité semblait avoir tranché, au moins pour une soirée : la musique l’a emporté. Mais au-delà des applaudissements, le cas Mami relance une interrogation universelle. La justice peut-elle effacer la faute aux yeux de tous ? L’art, même sublime, peut-il s’extraire définitivement des zones d’ombre de celui qui le porte ?
En quittant la scène ce soir-là, Mami a gagné une victoire artistique. La bataille de l’opinion, elle, reste ouverte.

