Chaque soir de Ramadan, au Maroc comme dans de nombreux pays musulmans, le même rituel sonore traverse les villes et les quartiers populaires : le tir du canon annonce la rupture du jeûne. À l’aube, un second coup marque la reprise de l’abstinence. Malgré les applications mobiles, les horloges atomiques et les notifications numériques, le canon de Ramadan continue de rythmer le mois sacré. Cette tradition, profondément ancrée dans l’imaginaire collectif, trouve ses origines au Caire avant de s’étendre à l’ensemble du monde islamique, dont le Maroc.
Le canon de Ramadan n’est pas un simple signal sonore. Il incarne une mémoire religieuse et sociale. Deux détonations quotidiennes scandent le temps sacré : l’une au coucher du soleil pour l’iftar, l’autre à l’aube pour annoncer le début du jeûne. Dans plusieurs villes marocaines, notamment à Rabat, Fès ou Marrakech, ce rituel demeure intact. Il rappelle que le Ramadan ne se vit pas seulement dans l’intimité des foyers, mais aussi dans l’espace public, au cœur de la cité.
Trois récits historiques se disputent l’origine de cette pratique. Tous convergent vers Le Caire, capitale historique de l’Égypte, comme point de départ.
La première version remonte à l’époque mamelouke. Selon l’ouvrage « Le mois de Ramadan dans le préislamique et l’islam » d’Ahmed Ahmed Al-Manzlawy, l’histoire se situe en 859 de l’Hégire. Le sultan mamelouk Khashkadam aurait reçu un canon en cadeau d’une manufacture allemande. En ordonnant un essai, le tir aurait coïncidé avec le coucher du soleil durant le Ramadan. Les habitants du Caire, entendant la détonation, crurent qu’il s’agissait d’un signal officiel pour rompre le jeûne. Le lendemain, ils se rendirent au palais pour remercier le souverain. Informé de cette interprétation, le sultan valida l’idée et institua le tir quotidien au moment de l’iftar. Une coïncidence devenue coutume.
La seconde version situe la naissance de la tradition sous le gouvernorat de Muhammad Ali Pacha. Grand modernisateur de l’armée égyptienne, il fit importer plusieurs canons pour renforcer ses forces militaires. L’un d’eux aurait été testé au coucher du soleil pendant le Ramadan. Là encore, les habitants assimilèrent le bruit à l’annonce officielle de la rupture du jeûne. L’usage s’imposa progressivement comme un repère collectif.
La troisième hypothèse évoque le règne du khédive Ismaïl Pacha. Alors que des soldats nettoyaient un canon à l’heure de l’iftar, un tir accidentel retentit au-dessus du Caire. Les jeûneurs y virent un signal providentiel. L’incident fut reconduit les jours suivants, donnant naissance à une tradition formalisée.
À ses débuts, le canon fonctionnait avec de véritables projectiles. Avec l’expansion urbaine et les exigences de sécurité, les tirs ont progressivement été remplacés par des charges sonores non létales. La dimension militaire a cédé la place à une fonction strictement symbolique et rituelle.
Au Maroc, la tradition du canon de Ramadan s’est enracinée dès l’époque précoloniale et s’est perpétuée après l’indépendance. Dans certaines villes, le tir s’accompagne d’un cérémonial précis : uniforme traditionnel, positionnement solennel du soldat chargé du tir, présence d’autorités locales. Le geste relève autant du patrimoine que de la pratique religieuse. Il marque l’attachement à un héritage transmis de génération en génération.
Si les horaires de prière sont aujourd’hui disponibles à la seconde près via les smartphones et les calendriers officiels, le canon conserve une dimension émotionnelle. Son écho déclenche l’instant partagé de l’iftar, moment central du Ramadan. Il unit les foyers, synchronise les quartiers et rappelle que le temps religieux possède aussi une expression publique.
Dans certains pays, le tir du premier jour du Ramadan donne lieu à des manifestations festives ou à des performances culturelles. Ailleurs, il reste sobre, fidèle à sa vocation initiale : annoncer, rassembler, transmettre.
À l’ère numérique, la persistance du canon de Ramadan témoigne d’un attachement aux traditions. Plus qu’un simple signal, il constitue un marqueur identitaire du mois sacré. Au Maroc, comme ailleurs dans le monde musulman, son retentissement continue de sceller chaque soir l’instant attendu de la rupture du jeûne.

