Longtemps reléguées à la sphère privée, les activités de soin et de prise en charge pourraient peser bien davantage dans l’économie nationale. Selon les estimations relayées par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), l’intégration du travail de soin non rémunéré dans les comptes nationaux permettrait d’augmenter le produit intérieur brut du Maroc d’environ 19 %, dont 16 % directement liés aux tâches assumées par les femmes. Face à ce potentiel économique ignoré et à des besoins sociaux en forte progression, l’instance consultative plaide pour une stratégie nationale intégrée afin de structurer l’économie du soin et d’en faire un levier durable de développement humain et de croissance inclusive.
Cette orientation a été au cœur de l’avis intitulé « Reconnaître et organiser l’économie du soin à autrui au Maroc : enjeux et perspectives », présenté mercredi par le CESE. À cette occasion, son président, Abdelkader Amara, a insisté sur la nécessité d’un changement de regard et d’approche. De l’accompagnement des jeunes enfants à la prise en charge des personnes âgées ou en situation de handicap, le soin concerne l’ensemble de la société et traverse toutes les étapes de la vie. Pourtant, ces activités restent largement invisibles dans les politiques publiques comme dans les statistiques économiques.
Le diagnostic dressé par le Conseil s’inscrit dans un contexte de profondes mutations démographiques. Le vieillissement accéléré de la population, l’allongement de l’espérance de vie, la progression des maladies chroniques et la transformation des structures familiales exercent une pression croissante sur les mécanismes traditionnels de solidarité. Or, les dispositifs institutionnels existants demeurent limités, fragmentés et marqués par de fortes disparités territoriales. Dans de nombreuses régions, l’offre de services de soin et d’accompagnement reste insuffisante, contraignant les familles à assumer l’essentiel de la charge.
Cette réalité a un coût économique et social élevé. Les données de la Haute Commission au Plan montrent que le travail domestique et de soin non rémunéré représente une valeur considérable, encore absente des indicateurs macroéconomiques. Au-delà de la contribution potentielle au PIB, cette situation pèse lourdement sur les parcours professionnels des femmes, accentue les inégalités de genre et freine leur participation à la vie économique et publique. Pour le CESE, reconnaître l’économie du soin revient donc à traiter simultanément une question de justice sociale, d’égalité et d’efficacité économique.
Pour répondre à ces défis, l’avis recommande l’adoption d’une stratégie nationale intégrée de l’économie du soin, reposant sur une gouvernance claire et une coordination renforcée entre les acteurs concernés. L’objectif n’est pas de se substituer à la solidarité familiale, mais de la soutenir et de mieux répartir les responsabilités entre l’État, les collectivités territoriales, les familles, les professionnels et la société civile. Le Conseil préconise notamment la création d’une instance nationale dédiée, chargée de piloter, d’évaluer et d’harmoniser les politiques publiques liées au soin, ainsi que l’élaboration d’un cadre juridique unifié couvrant l’ensemble du secteur.
La valorisation des métiers du soin constitue un autre axe central des recommandations. Le CESE appelle à la mise en place d’un référentiel national des métiers, à des parcours de formation et de certification adaptés, ainsi qu’à l’amélioration des conditions de travail et de protection sociale des professionnels. Une attention particulière est également accordée aux aidants familiaux, dont le rôle demeure essentiel mais peu reconnu. L’instance propose de leur offrir un accompagnement structuré, à travers des dispositifs de formation, des congés spécifiques et des mécanismes de compensation, tout en les intégrant pleinement dans le système de protection sociale.
Parallèlement, le Conseil souligne l’importance d’investir dans les infrastructures sociales de proximité. Le développement des crèches, des structures médico-sociales et des services de soin à domicile apparaît comme un levier clé pour alléger la charge du travail non rémunéré et répondre aux besoins croissants des ménages. Des mesures facilitant la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, telles que des horaires aménagés, le télétravail ou des congés adaptés, sont également encouragées. Sur le plan fiscal, le CESE évoque des incitations ciblées, incluant des avantages pour les familles et les professionnels, ainsi qu’une exonération de TVA pour certaines prestations de soutien à domicile.
Les conclusions de la consultation citoyenne menée par le Conseil viennent conforter ce diagnostic. Plus de la moitié des participants déclarent recourir régulièrement à des services de soin, tandis que six personnes sur dix estiment que les aidants, qu’ils soient professionnels ou familiaux, ne bénéficient pas d’une reconnaissance à la hauteur de leur engagement. Le manque de personnel qualifié, le coût des services et l’insuffisance des structures dédiées figurent parmi les principales difficultés évoquées.
À travers cet avis, le CESE défend l’idée que l’économie du soin peut devenir un nouveau pilier de la politique sociale marocaine. En structurant ce secteur, le Royaume pourrait améliorer la qualité de vie des citoyens, créer des emplois durables et renforcer la résilience des familles face aux transformations sociales en cours. Une approche qui place le soin au cœur du projet de développement, à la croisée de l’économique, du social et du territorial.

