Une peur sourde gagne une partie des Marocains après les récentes inondations qui ont frappé le nord du pays, notamment autour de Ksar El Kébir, où les eaux de l’Oued Loukkos ont envahi les quartiers de la ville à mesure que le barrage d’Oued El Makhazine approchait, puis dépassait de loin, sa capacité nominale. Le plus grand réservoir de la région est désormais rempli à plus de 147 % de sa capacité, selon des relevés récents des autorités hydrauliques.
Cet épisode pluvieux intense survient après sept années consécutives de sécheresse, un cycle qui a fragilisé les sols, vidé les nappes phréatiques et contraint les agriculteurs à puiser plus profondément dans des ressources déjà limitées. Mais ce brusque basculement vers un climat plus humide n’est pas, selon des spécialistes, une anomalie isolée.
« Le Maroc n’a jamais connu de transition brutale du désert vers des pluies diluviennes d’un jour à l’autre. Ce que nous constatons, c’est une alternance naturelle entre années sèches et années humides, même si ces cycles sont aujourd’hui exacerbés par le changement climatique », analyse Mohamed Jalil, expert en climat et en ressources hydriques. Pour lui, cette variabilité climatique « reste intrinsèque à notre position géographique, sur la rive sud de la Méditerranée, mais elle devient plus marquée et plus intense qu’auparavant ».
Pourquoi la peur ?
Au cœur de l’inquiétude populaire figure le barrage d’Oued El Makhazine lui-même. Construit pour réguler le débit du Loukkos, approvisionner la région en eau potable et irriguer les zones agricoles, l’ouvrage a dépassé depuis plusieurs jours le seuil théorique de remplissage de 100 %, atteignant des niveaux rarement observés depuis sa mise en service.
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Ces niveaux exceptionnels ont conduit les autorités à procéder à des déversements contrôlés afin d’éviter une accumulation trop rapide. Des millions de mètres cubes d’eau ont déjà été relâchés vers l’aval du Loukkos pour préserver l’intégrité structurelle de l’ouvrage. Toutefois, ces opérations ont provoqué des inondations en aval, notamment à Ksar El Kébir, où plus de 120.000 habitants ont été concernés par des évacuations préventives, imposant aux autorités compétentes d’évacuer la ville et de déplacer les habitants vers Tanger, Assilah, Fnideq et M’diq.
Pour Mohamed Jalil, il est essentiel de dissiper cette peur : « Il ne faut rien craindre quant à l’effondrement du barrage lui-même. Les barrages au Maroc sont conçus pour résister à des crues exceptionnelles. Leur mission est précisément d’absorber de grands volumes d’eau et de protéger les zones habitées. »
Il rappelle que l’infrastructure est dimensionnée pour supporter des débits de crue très élevés et qu’elle fait l’objet d’auscultations techniques régulières menées par des spécialistes, y compris en temps normal. Selon lui, « la question d’un effondrement ne se pose pas dans les scénarios envisagés aujourd’hui ».
Un contexte hydrique complexe
Cette année, l’arrivée conjointe de pluies intenses, soit plus de 150 mm en une courte durée, après une longue période de sécheresse a créé un stress hydrologique inédit. Les sols, d’abord assoiffés, ont difficilement absorbé les apports rapides d’eau, ce qui a accentué le ruissellement vers les plaines basses. C’est notamment la combinaison d’une topographie basse, de l’élévation du niveau de l’eau et d’un drainage insuffisant vers la mer qui explique la submersion de certains quartiers, et non une défaillance du barrage lui-même, souligne l’expert.
« Nous ne craignons pas l’ouvrage hydraulique, mais plutôt les inondations en aval si les conditions météorologiques perdurent ou s’aggravent », ajoute-t-il.
Le spécialiste rappelle également que le Maroc dispose d’une longue expérience dans la construction d’ouvrages hydrauliques robustes. Depuis des décennies, le Royaume a réalisé de nombreux barrages et canaux solides, adaptés à la régulation des eaux dans des paysages variés, alliant ingénierie moderne et connaissance locale des cycles climatiques saisonniers.
Perspectives et résilience
Alors que la décrue semble amorcée dans certaines zones, les autorités maintiennent une surveillance accrue ainsi que des opérations continues de gestion des eaux, en coordination avec les services techniques et les autorités locales. La réponse à cette crise met en lumière à la fois les défis croissants liés au changement climatique, qui accentue l’alternance entre sécheresse et épisodes pluvieux extrêmes, et la capacité du système hydraulique marocain à absorber ces chocs sans compromettre la sécurité des infrastructures.
Dans ce contexte, une communication claire de la part des experts et des autorités demeure essentielle pour apaiser les inquiétudes, tout en préparant les communautés à faire face à des phénomènes climatiques de plus en plus imprévisibles.

