Le Global Justice Report, publié par le World Inequality Lab sous la direction de l’économiste Thomas Piketty et coordonné par Lucas Chancel, propose une reconfiguration profonde des équilibres économiques mondiaux à l’horizon 2100.
Le document, élaboré par une équipe d’environ 45 chercheurs, avance une thèse centrale : la transition écologique seule ne suffira pas. Elle doit s’accompagner d’une réduction nette des inégalités, d’une transformation des modes de consommation et d’un recul significatif du temps de travail. L’ensemble formerait, selon les auteurs, les conditions d’un monde compatible avec un réchauffement limité à 2°C tout en garantissant un niveau de vie élevé à l’échelle planétaire.
Réduire les inégalités mondiales comme levier de stabilité
Le rapport dresse un constat marqué des écarts actuels. Le revenu mensuel moyen par habitant varie d’environ 290 euros en Afrique subsaharienne à plus de 4.500 euros en Amérique du Nord et en Océanie.
L’objectif avancé est une convergence progressive vers un niveau proche de 5.000 euros par habitant d’ici la fin du siècle. Cette trajectoire supposerait une croissance soutenue dans les régions les plus pauvres, comparable à celle observée en Asie de l’Est sur plusieurs décennies, tandis que les économies les plus riches évolueraient vers une croissance quasi nulle.
Cette recomposition s’accompagnerait d’une redistribution interne plus marquée, afin de limiter les écarts de revenus au sein même des pays.
Vers une réduction massive du temps de travail
Parmi les propositions structurantes figure une baisse importante du temps de travail. Le volume annuel moyen, aujourd’hui estimé entre 1.800 et 2.100 heures, serait progressivement réduit à environ 1.000 heures par an d’ici 2100.
Ce changement s’inscrit dans une lecture historique : entre le XIXe et le XXe siècle, les sociétés industrialisées ont déjà connu une baisse comparable du temps de travail sous l’effet des luttes sociales et des évolutions législatives.
Le rapport associe cette transformation à une redéfinition du bien-être, intégrant davantage de temps libre et une réorganisation des modes de production.
Un fonds mondial pour financer la transition et la redistribution
Au cœur du dispositif figure la création d’un Global Justice Fund (GJF), une institution internationale chargée de centraliser les ressources issues de nouvelles fiscalités globales.
Ce mécanisme reposerait sur deux piliers :
- un impôt mondial sur la fortune ciblant les 1% les plus riches, avec des taux pouvant atteindre 20% pour les milliardaires ;
- un impôt mondial sur le revenu pouvant grimper jusqu’à 90% pour les très hauts revenus.
Les ressources serviraient à financer la transition climatique, les systèmes éducatifs et les infrastructures sanitaires, via des dividendes distribués par habitant.
Les montants envisagés sont considérables : plus de 10% du PIB mondial par an entre 2026 et 2060, soit plusieurs fois les niveaux actuels de l’aide internationale.
Climat : une trajectoire à 1,8°C conditionnée par la sobriété
Sur le plan environnemental, le rapport distingue deux trajectoires. Sans changement structurel, le réchauffement dépasserait 4°C d’ici 2100.
Le scénario proposé combine décarbonation accélérée et modération de la consommation. Cette approche permettrait, selon les auteurs, de contenir la hausse des températures autour de 1,8°C.
Elle implique une transformation rapide du mix énergétique : près de 80% d’énergies bas carbone d’ici 2050, et une disparition progressive des combustibles fossiles avant la fin du siècle.
Une réforme profonde de la gouvernance mondiale
Le rapport propose également une refonte des institutions économiques internationales. Les règles actuelles de représentation au FMI et à la Banque mondiale seraient remplacées par un principe d’égalité démographique.
Les auteurs défendent aussi la création d’un système monétaire international renouvelé, destiné à corriger les déséquilibres financiers structurels entre pays riches et pays en développement.
Le Global Justice Report esquisse une architecture économique et sociale radicalement différente de celle d’aujourd’hui. Entre redistribution massive, transformation du travail et transition énergétique accélérée, le projet repose sur une logique de convergence mondiale rarement envisagée à cette échelle. Sa mise en œuvre supposerait toutefois un basculement politique et institutionnel d’une ampleur inédite.

