Le Haut-Commissariat au Plan (HCP) engage une transformation profonde de son système d’observation du marché du travail avec le lancement de l’Enquête sur la Main-d’Œuvre (EMO), appelée à remplacer progressivement l’Enquête Nationale sur l’Emploi (ENE).
Cette réforme, qui entre en vigueur en 2026, vise à adapter les statistiques nationales aux nouvelles réalités économiques, sociales et professionnelles du Maroc tout en s’alignant sur les normes internationales les plus récentes de l’Organisation internationale du travail (OIT). Elle modifie notamment la manière de mesurer l’emploi, le chômage, le sous-emploi et l’informalité.
Le nouveau dispositif repose également sur un échantillon élargi de 135.000 ménages par an, contre près de 90.000 auparavant, afin d’améliorer la précision des indicateurs au niveau national, régional et provincial.
Du chômage au « chômage strict » : un changement de référence
L’une des évolutions les plus marquantes concerne l’adoption du concept de « chômage strict ».
Désormais, une personne sera considérée comme chômeur au sens strict uniquement si elle remplit simultanément trois conditions : ne pas avoir travaillé durant la semaine de référence, avoir effectué des démarches actives de recherche d’emploi au cours des quatre dernières semaines et être disponible pour travailler dans les deux semaines suivantes.
Cette nouvelle approche distingue clairement les personnes exerçant une pression immédiate sur le marché du travail de celles qui souhaitent travailler mais ne sont pas disponibles ou n’effectuent plus de démarches de recherche.
Le HCP introduit ainsi la notion de « main-d’œuvre potentielle », parfois appelée « halo autour du chômage », qui regroupe notamment les personnes découragées ou temporairement indisponibles.
Une lecture plus complète de la sous-utilisation de la main-d’œuvre
La réforme ne se limite plus au simple taux de chômage.
L’EMO adopte une batterie de nouveaux indicateurs permettant d’évaluer l’ensemble des formes de sous-utilisation de la main-d’œuvre. Ces indicateurs prennent en compte :
- le chômage strict ;
- le sous-emploi lié à une durée de travail insuffisante ;
- la main-d’œuvre potentielle ;
- un indicateur composite regroupant ces différentes situations.
L’objectif est d’offrir une photographie plus fidèle des difficultés rencontrées par les actifs et d’éclairer davantage les politiques publiques en matière d’emploi.
Une nouvelle définition de l’emploi
Le cadre conceptuel évolue également.
Conformément aux recommandations internationales, seules les activités générant une rémunération ou un bénéfice économique seront désormais comptabilisées comme emploi.
Certaines situations autrefois intégrées dans les statistiques de l’emploi changent ainsi de catégorie. Les activités de production destinées exclusivement à l’autoconsommation, le bénévolat ou encore certains stages non rémunérés ne seront plus considérés comme des emplois.
Cette évolution vise à mieux distinguer les activités productives génératrices de revenus des autres formes de travail.
Les nouvelles formes d’emploi désormais prises en compte
Le marché du travail a profondément changé au cours des dernières années avec l’essor des plateformes numériques, du travail indépendant et du télétravail.
Pour mieux refléter cette réalité, l’EMO adopte la nouvelle Classification internationale de la situation dans l’emploi (ICSE-18).
Cette nomenclature introduit notamment une catégorie inédite : les « non-salariés dépendants ». Il s’agit de travailleurs juridiquement indépendants mais économiquement dépendants d’un seul donneur d’ordre ou d’une plateforme numérique.
Les chauffeurs VTC, livreurs opérant via des applications ou certains travailleurs à domicile sous contrat de sous-traitance pourront ainsi être identifiés plus précisément dans les statistiques nationales.
L’économie informelle sous une surveillance renforcée
L’emploi informel occupe une place centrale dans la nouvelle enquête.
Le HCP intègre les dernières normes internationales adoptées en 2023 pour mesurer avec davantage de précision les différentes formes d’informalité.
Un emploi sera considéré comme informel lorsqu’il n’est pas couvert par les principales protections prévues par la législation du travail, la sécurité sociale ou les dispositifs fiscaux.
Cette approche permettra d’améliorer la connaissance de la qualité des emplois et des conditions de travail dans les différents secteurs de l’économie marocaine.
Migration, formation et inclusion : de nouveaux thèmes étudiés
La future enquête élargit également son champ d’analyse à des sujets jusqu’ici peu couverts.
Elle intégrera notamment :
- la migration de la main-d’œuvre ;
- les travailleurs marocains de retour de l’étranger ;
- les immigrés installés au Maroc ;
- la formation tout au long de la vie ;
- les obstacles à l’accès au marché du travail ;
- les situations de handicap ;
- les mécanismes d’intermédiation entre employeurs et demandeurs d’emploi.
Ces nouvelles données doivent permettre une meilleure compréhension des transformations structurelles du marché du travail marocain.
Un échantillon renforcé pour des données plus précises
Sur le plan méthodologique, le dispositif connaît également une évolution importante.
La taille annuelle de l’échantillon progresse de 50 %, passant à 135.000 ménages. Cette augmentation vise à produire des statistiques plus fiables à l’échelle des régions, des provinces et des préfectures.
Le HCP s’appuiera désormais sur les données actualisées du Recensement général de la population et de l’habitat de 2024 (RGPH 2024) pour construire sa base de sondage.
Un nouveau système de rotation des ménages, baptisé « 2-2-2 », permettra en outre de mieux suivre l’évolution du marché du travail d’un trimestre à l’autre.
Une production statistique davantage numérisée
La collecte des données reposera sur un dispositif entièrement digitalisé utilisant des tablettes connectées et des outils de contrôle automatisés.
Cette modernisation doit permettre d’améliorer la qualité des informations recueillies tout en maintenant les délais habituels de publication des indicateurs trimestriels.
Selon le HCP, les premières séries statistiques recalculées selon les nouveaux concepts seront progressivement diffusées à partir du deuxième trimestre 2026. Des analyses approfondies sur la participation des femmes au marché du travail, les jeunes NEET, l’informalité et les disparités territoriales sont déjà annoncées pour 2027.
Une réforme destinée à mieux comprendre le marché du travail marocain
Avec l’EMO, le Maroc se dote d’un outil statistique plus proche des standards internationaux et mieux adapté aux mutations du monde du travail. L’objectif n’est pas seulement de mesurer l’emploi ou le chômage, mais de saisir l’ensemble des situations qui influencent l’activité économique, la qualité de l’emploi et l’inclusion sur le marché du travail.
Cette évolution devrait permettre aux décideurs publics, aux chercheurs et aux acteurs économiques de disposer d’indicateurs plus fins pour accompagner les transformations du marché du travail marocain au cours de la prochaine décennie.

