Alors que les constructeurs chinois redessinent la carte mondiale de l’automobile et que le Royaume s’apprête à accueillir ses premières unités de production de batteries, le Maroc accélère sa transition vers les nouvelles mobilités. Mais pour Mahmoud Latifi, Morocco Country Director chez MIE et spécialiste de la mobilité électrique, il serait prématuré de parler de révolution. Le pays construit progressivement son propre modèle, entre ambitions industrielles, réalités du marché et évolution des usages.
Depuis une décennie, l’industrie automobile mondiale vit l’une des plus profondes mutations de son histoire. Longtemps considéré comme une technologie de niche, le véhicule électrique s’est imposé au cœur des stratégies industrielles des constructeurs, des États et des investisseurs. La Chine a pris une avance considérable, l’Europe tente de préserver sa compétitivité et les pays émergents cherchent leur place dans cette nouvelle géographie de la mobilité.
Le Maroc n’échappe pas à cette transformation. Mieux encore, il entend y jouer un rôle. Entre les investissements annoncés dans les batteries, l’arrivée de nouvelles marques électriques et la montée en puissance de son écosystème automobile, le Royaume se positionne progressivement comme l’un des futurs acteurs africains de cette industrie.
Pourtant, pour Mahmoud Latifi, Morocco Country Director chez MIE, la transition marocaine ne doit pas être analysée à travers le prisme des marchés européens ou chinois.
« Nous ne sommes pas à l’aube d’une révolution automobile électrique. Nous assistons davantage à une évolution progressive des mentalités et des usages », explique-t-il.
Selon lui, le changement le plus important ne concerne pas la technologie mais le comportement du consommateur. L’automobiliste marocain commence à intégrer de nouveaux critères dans son acte d’achat : coût d’utilisation, consommation énergétique, impact environnemental, mais aussi indépendance partielle vis-à-vis de la volatilité des prix des carburants.
« Le consommateur marocain fait évoluer sa façon de penser son automobile. L’électrique prendra naturellement davantage de place dans les années à venir, mais le thermique conserve encore toute sa légitimité sur notre marché », poursuit-il.
Cette coexistence des technologies devrait d’ailleurs caractériser encore longtemps le paysage automobile national. Contrairement aux scénarios les plus radicaux qui annoncent la disparition prochaine des moteurs thermiques, Mahmoud Latifi estime que l’avenir sera pluriel, avec une place pour l’électrique, l’hybride et les motorisations conventionnelles selon les usages et les besoins des conducteurs.
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Faut-il copier le modèle chinois ?
L’ascension fulgurante de la Chine dans la mobilité électrique fascine autant qu’elle interroge. Soutenu par des politiques publiques volontaristes, un vaste réseau de recharge et des incitations financières massives, l’empire du Milieu est devenu en quelques années la référence mondiale du véhicule électrique. Un succès qui pousse de nombreux pays à s’interroger sur la pertinence d’une reproduction de cette recette.
Pour Mahmoud Latifi, la question mérite toutefois d’être abordée avec prudence. Si l’expérience chinoise constitue une source d’inspiration indéniable, elle ne saurait être transposée mécaniquement au contexte marocain.
« Chaque pays possède sa propre réalité. Nous devons construire un modèle marocain adapté aux contraintes et aux opportunités du Royaume », souligne-t-il.
L’enjeu n’est donc pas de copier la Chine mais de bâtir une stratégie cohérente avec les spécificités nationales, qu’il s’agisse du pouvoir d’achat, des infrastructures, des habitudes de mobilité ou encore des priorités industrielles. Des mesures d’accompagnement pourraient progressivement voir le jour, à l’image d’avantages fiscaux, d’incitations à l’achat ou encore de dispositifs favorisant l’usage des véhicules électrifiés. Mais pour l’expert, la réussite de cette transition reposera avant tout sur la capacité du Maroc à développer un écosystème complet et durable.
Dans vingt ans, posséder une voiture ne sera peut-être plus une évidence
Dans vingt ans, nos enfants verront-ils les voitures à essence comme une technologie du passé ?À cette question, Mahmoud Latifi répond par une réflexion qui dépasse largement le simple cadre de l’automobile.
Selon lui, les prochaines générations ne raisonneront plus forcément en termes de possession d’un véhicule, mais davantage en termes de mobilité.
« Dans vingt ans, nos enfants parleront probablement de mobilité avant de parler de voiture. Ils ne se demanderont plus quelle voiture acheter, mais comment se déplacer de la manière la plus simple, la plus efficace et la plus adaptée à leurs besoins. »
L’expert estime que le rapport à l’automobile est appelé à évoluer profondément. Là où les générations actuelles considèrent encore la voiture comme un bien à acquérir et à posséder, les futurs usagers privilégieront davantage l’usage à la propriété.
« Ils réfléchiront davantage à l’organisation de leur semaine ou de leur mois. L’objectif ne sera plus forcément d’avoir une voiture dans son garage, mais de disposer à tout moment du moyen de transport le plus adapté. »
Cette vision s’inscrit dans une tendance déjà observable dans plusieurs métropoles européennes, où vélos, trottinettes et véhicules partagés se louent désormais à l’heure ou à la journée via une simple application mobile.
Pour Mahmoud Latifi, l’automobile pourrait progressivement suivre la même trajectoire.
Et c’est peut-être là que se trouve la véritable révolution. Pas dans le remplacement du moteur thermique par une batterie, ni dans l’arrivée de nouvelles marques ou de nouvelles technologies, mais dans la transformation de notre rapport à la mobilité elle-même.
Pendant plus d’un siècle, l’industrie automobile a vendu des véhicules. Demain, elle vendra probablement des solutions de déplacement. Une nuance qui peut sembler subtile aujourd’hui, mais qui pourrait redessiner en profondeur nos villes, nos habitudes et notre manière de concevoir l’automobile au cours des prochaines décennies.

