Il est des expériences qui valent toutes les leçons de sciences politiques. J’ai vécu l’une d’elles, non pas dans une salle de conférence ni au cœur d’un débat national, mais dans la cage d’escalier d’un immeuble de Casablanca. Pendant un an, j’ai accepté, bénévolement, d’être syndic. Une tâche banale, en apparence. En réalité, une petite République avec ses règles, ses charges, ses habitants, ses conflits et ses silences.
Très vite, j’ai découvert la cartographie des comportements. Les uns payaient leurs cotisations mais ne se montraient jamais aux assemblées. D’autres venaient uniquement pour vérifier qu’on ne parlait pas d’eux, sans jamais contribuer. Il y avait aussi les abonnés absents, qui lisaient les messages WhatsApp mais disparaissaient au moment d’agir. Et puis ceux qui s’érigeaient en critiques virulents, prompts à hurler mais introuvables dès qu’il fallait retrousser les manches.
Pourtant, la cotisation ne servait qu’à des besoins élémentaires : garder l’immeuble propre, maintenir l’ascenseur en marche, préserver la valeur de leurs appartements. Mais même cet effort minimal paraissait trop lourd.
J’ai aussi découvert les tentations de détourner la caisse commune au profit d’intérêts privés, comme financer une installation qui ne concernait qu’un seul étage. Là encore, le parallèle avec l’usage de l’argent public était saisissant : quand le bien collectif est confondu avec l’avantage particulier.
Ce qui m’a le plus marquée, toutefois, c’est la place qu’on laisse – ou qu’on refuse – à une femme dans cette fonction. Il m’a fallu forcer le respect. Les devis grimpaient dès que je sollicitais un artisan, simplement parce que j’étais une femme. À travail égal, il fallait plus d’énergie, plus de patience, pour être prise au sérieux. Même avec un travail impeccable, certains inventaient des prétextes pour me déstabiliser. J’ai compris qu’il fallait une immense dose de calme pour ne pas être affectée par les paroles malveillantes. Et surtout, j’ai vu ces ego masculins incapables d’accepter qu’une femme organise mieux, tranche avec plus de sagesse, agisse avec méthode. Ce sexisme ordinaire explique pourquoi tant de femmes ont été effacées de l’histoire : elles dérangeaient trop de susceptibilités. J’en ai eu un aperçu, en miniature, dans mon escalier.
Alors, la question s’impose : si nous sommes incapables de nous occuper sérieusement de nos paliers, comment pourrions-nous bâtir une vie publique solide ? Un immeuble est un miroir miniature du pays. On y retrouve les mêmes réflexes : l’indifférence, la critique facile, la tentation de profiter du collectif, le refus de s’impliquer.
La démocratie ne commence pas dans les urnes mais au quotidien : accepter de contribuer, d’écouter, de décider ensemble. Sans cela, nous restons un peuple qui crie quand l’ascenseur tombe en panne, mais qui s’éclipse dès qu’il faut réparer le moteur.
Peut-être que l’avenir du Maroc dépend de cette réconciliation avec le geste collectif le plus simple : payer une cotisation, assister à une réunion, proposer une solution plutôt que détruire. La politique commence là, dans nos escaliers, nos immeubles, nos quartiers. Car avant de rêver un Maroc meilleur, il faut accepter d’en être les ouvriers, à l’échelle la plus modeste.


