La ville de San Francisco a lancé en décembre 2025 un procès historique contre onze géants de l’alimentation ultratransformée, parmi lesquels Coca-Cola, PepsiCo, Nestlé, Kraft Heinz, Mondelez et Kellogg’s. L’accusation est sans précédent : ces entreprises auraient reproduit les mêmes stratégies que l’industrie du tabac pour commercialiser des produits addictifs tout en minimisant leurs risques pour la santé. Selon David Chiu, procureur de la ville, « elles ont sciemment caché les dangers liés à leurs produits et manipulé l’information pour protéger leurs profits ».
Cette action judiciaire soulève une question majeure : peut-on réellement comparer la malbouffe aux cigarettes ? Les experts restent prudents. Marion Nestle, biologiste moléculaire et nutritionniste à l’Université de New York, souligne que « la nocivité des cigarettes est scientifiquement incontestable, alors que l’impact exact des aliments ultratransformés peut varier selon les produits et les modes de consommation ». Toutefois, la similitude entre les deux industries est tangible. Les aliments industriels riches en sucre, sel et graisses — comme les Oreo, Coca-Cola ou Pringles — contribuent à l’obésité, un facteur de risque majeur responsable de 2,8 millions de décès chaque année dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé.
Les parallèles avec Big Tobacco ne se limitent pas aux effets sanitaires. Les entreprises de la malbouffe ont, elles aussi, cherché à semer le doute sur les risques de leurs produits. Robert Lustig, professeur de pédiatrie à l’Université de Californie à San Francisco, rappelle qu’il y a dix ans, Coca-Cola finançait un groupe de réflexion qui minimait le lien entre alimentation et obésité. En 2016, la marque avait déjà été poursuivie pour publicité mensongère autour de sa boisson Vitaminwater, qui prétendait contenir uniquement vitamines et eau. L’affaire s’était conclue par un accord à l’amiable obligeant l’entreprise à préciser la présence d’édulcorants dans ses produits.
L’histoire industrielle renforce encore cette analogie. Dans les années 1980, des conglomérats tabagistes ont racheté des entreprises alimentaires : R.J. Reynolds acquiert Nabisco en 1985, suivi par Philip Morris qui reprend Kraft Foods en 1988. Une étude récente montre que les produits vendus par ces conglomérats entre 1988 et 2001 étaient particulièrement « hyperappétissants », contenant des doses élevées de sucre, de sel et de graisses, supérieures à celles des concurrents.
Pour les entreprises de la malbouffe, cette comparaison avec Big Tobacco est injuste. La Consumer Brands Association, principal lobby américain du secteur, défend l’idée que diaboliser certains produits sans considérer leur valeur nutritionnelle est trompeur et peut accentuer les inégalités en matière de santé. Coca-Cola met en avant ses efforts de transparence et sa gamme de boissons faibles ou sans sucre.
Aux États-Unis, le contexte est particulièrement sensible. Les produits ultratransformés dominent l’alimentation, représentant plus de la moitié des aliments consommés par la population américaine. Comparativement, au pic de popularité du tabac dans les années 1960, 40 % des Américains fumaient. La prévention reste difficile : contrairement aux campagnes anti-tabac au message simple et percutant « fumer tue », aucun slogan équivalent n’émerge pour les aliments ultratransformés. Les taxes et restrictions peinent à se généraliser face à l’adhésion massive du public à ces produits.
Le procès de San Francisco pourrait marquer un tournant. Il ouvre un débat crucial sur la responsabilité des industriels face à la santé publique et la régulation de produits qui, tout en étant légaux, sont associés à des maladies chroniques et à l’obésité. Il reste à voir si la justice américaine saura établir un parallèle entre la malbouffe et le tabac, mais le simple fait de porter l’affaire devant les tribunaux révèle la gravité de la situation et l’urgence d’un encadrement plus strict de ces produits.

