Le Maroc dispose de seulement quinze années pour exploiter pleinement sa fenêtre d’opportunité démographique, un levier stratégique de développement désormais en sursis. Avec un taux de fécondité tombé à 1,97 enfant par femme, sous le seuil de remplacement des générations, et une espérance de vie portée à 76,4 ans, le pays se rapproche des trajectoires démographiques des nations développées. Ce constat a été mis en lumière mardi 17 février 2026 à Rabat, lors d’une rencontre organisée par l’Observatoire national du développement humain (ONDH) et le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), réunissant démographes, économistes et experts en politiques publiques.
Le Maroc reste jeune sur le plan démographique, avec un tiers de sa population âgée de 15 à 35 ans, dont près de 40 % ont atteint un niveau d’études secondaire ou supérieur. Cependant, le vieillissement s’installe progressivement : la proportion de personnes âgées de plus de 60 ans est passée de 9,4 % à 13,8 % entre 1994 et 2024, tandis que les moins de 15 ans représentent désormais 26,5 % de la population. En conséquence, la part de la population en âge d’activité diminue, glissant de 62,4 % à 59,7 %. La création d’emplois productifs, l’inclusion économique des femmes et l’investissement dans le capital humain sont des leviers essentiels pour transformer cette fenêtre démographique en véritable dividende économique.
Le marché de l’emploi illustre le paradoxe de cette transition. Le taux de chômage des jeunes atteint 37,6 %, culminant à 60 % parmi les diplômés de l’enseignement supérieur, alors que certains secteurs peinent à recruter. Chaque année, près de 300.000 jeunes quittent le système éducatif pour rejoindre les rangs des NEET – ni en emploi, ni en études, ni en formation – freinant ainsi la dynamique économique. Le taux d’activité des femmes reste limité à 19 %, largement en deçà des standards internationaux nécessaires pour capturer le dividende démographique, en grande partie à cause du travail non rémunéré de soin, évalué à 19,4 % du PIB, que les femmes consacrent en moyenne cinq heures par jour, contre 45 minutes pour les hommes.
Cette réalité invisible prend de l’ampleur avec la transformation des structures familiales. La taille moyenne des ménages a chuté à 3,9 personnes, plus d’un million de Marocains vivent seuls, et 19,2 % des foyers sont dirigés par des femmes. Le soin aux enfants et aux personnes âgées, autrefois assuré bénévolement par les familles, doit désormais être pris en charge par l’État ou le secteur privé, soulignant l’urgence d’une filière économique structurée autour de l’économie du care. Le système de santé, centré sur l’hôpital et les maladies infectieuses, n’est pas préparé au vieillissement massif de la population : le Maroc compte seulement deux gériatres pour cinq millions de seniors, dont le nombre devrait atteindre près de 7,9 millions en 2040, représentant 19,5 % de la population.
Les disparités territoriales accentuent ces défis. L’Oriental, avec un indice de fécondité de 1,5 enfant par femme, inférieur à celui de l’Allemagne, illustre le vieillissement accéléré et la croissance démographique négative. Le taux de jeunes NEET y culmine à 31 %, contre 25,6 % au niveau national, démontrant l’urgence de plans régionaux adaptés aux réalités locales.
Marielle Sander, représentante de l’UNFPA au Maroc, a insisté sur la nécessité de politiques intégrées et fondées sur des données fiables. La « fenêtre démographique » actuelle offre une opportunité stratégique, mais limitée dans le temps. Pour en tirer parti, le Maroc doit garantir une éducation de qualité, une formation adaptée au marché du travail et un accès élargi à l’emploi décent, tout en consolidant la protection sociale. Selon elle, les nations ayant réussi leur transition démographique combinent développement économique et justice sociale, une approche indispensable pour faire de cette mutation un levier durable de développement humain.
L’ONDH et ses partenaires préconisent la création d’un Observatoire du dividende démographique pour suivre les progrès annuels et éclairer les décideurs, ainsi qu’une charte de convergence des politiques sectorielles. Le compte à rebours a commencé : quinze années suffisent pour transformer ce tournant démographique en moteur de croissance et garantir au Maroc un avenir économique et social prospère.

