Le chômage et le manque d’opportunités économiques s’imposent comme la principale menace pour le Maroc à l’horizon 2026-2028. C’est le constat central dressé par le Forum économique mondial dans son Global Risks Report 2026, fondé sur les réponses des dirigeants d’entreprise marocains interrogés dans le cadre de l’Executive Opinion Survey. À leurs yeux, les fragilités sociales et économiques internes constituent désormais le principal facteur de vulnérabilité du Royaume, dans un environnement international marqué par la fragmentation et la confrontation géoéconomique.
Derrière cette alerte sur l’emploi se dessine une inquiétude plus large sur la capacité du modèle économique national à générer des postes durables et qualifiés, en phase avec les attentes d’une population jeune et urbaine. La question dépasse le simple ralentissement conjoncturel pour interroger la solidité des moteurs de croissance et l’adéquation entre formation, investissement et marché du travail.
La deuxième menace identifiée concerne l’insuffisance des services publics et des mécanismes de protection sociale. Éducation, infrastructures, systèmes de retraite et couverture sociale figurent au cœur des préoccupations des décideurs économiques. L’association de ces deux premiers risques traduit une crainte claire : celle d’un affaiblissement du contrat social si les opportunités économiques restent limitées et si la qualité des services collectifs ne progresse pas au même rythme que les attentes.
Cette lecture nationale s’inscrit dans un climat mondial sous tension. L’édition 2026 du rapport du WEF, publiée le 14 janvier, décrit un paysage international instable, où plus de la moitié des experts anticipent une période marquée par de fortes turbulences à court terme. La confrontation géoéconomique arrive en tête des risques mondiaux pour les deux prochaines années, devant la désinformation et la polarisation des sociétés. Guerres commerciales, pressions sur les chaînes d’approvisionnement et instrumentalisation des leviers économiques modifient en profondeur les règles du jeu pour les économies ouvertes et intermédiaires.

Dans ce contexte, les risques économiques gagnent du terrain dans tous les classements. Endettement, inflation persistante et incertitudes autour des investissements technologiques, notamment liés à l’intelligence artificielle et à la cybersécurité, alimentent un climat de prudence généralisée. Ces dynamiques globales influencent directement la perception des risques nationaux, chaque pays mettant en avant ses propres fragilités.
Pour le Maroc, l’inflation arrive au troisième rang des menaces identifiées. Elle affecte directement le pouvoir d’achat des ménages et accentue les tensions sociales, dans un contexte où le coût de la vie reste un sujet sensible. Viennent ensuite les pénuries de ressources naturelles, en particulier l’eau et l’alimentation, un enjeu structurel pour un pays exposé à des épisodes répétés de stress hydrique et de variabilité climatique.
Le classement des cinq principaux risques nationaux se complète par l’inégalité de richesse et de revenus. Cette donnée confirme la centralité des fractures sociales dans l’analyse des dirigeants marocains. L’accès inégal aux opportunités économiques, combiné à la pression sur les revenus, nourrit un sentiment d’exclusion qui fragilise la cohésion sociale. À l’échelle mondiale, le rapport souligne d’ailleurs que l’inégalité demeure, pour la deuxième année consécutive, le risque le plus interconnecté, tant sur le plan économique que politique.
Cette concentration de risques économiques et sociétaux crée un terrain propice à la polarisation, classée parmi les menaces majeures à court terme au niveau international. Le WEF souligne que ce phénomène est renforcé par la désinformation et amplifié par les inégalités, sapant la confiance dans les institutions et compliquant la prise de décision publique.
Un autre enseignement du rapport retient l’attention : l’absence de risques environnementaux « purs » dans le top 5 des préoccupations nationales marocaines à court et moyen terme. Cette mise en retrait reflète une tendance observée dans de nombreux pays, où les urgences sociales et économiques relèguent temporairement les enjeux écologiques au second plan. Pourtant, à l’horizon de dix ans, le diagnostic s’inverse nettement. Les événements climatiques extrêmes, la perte de biodiversité et les dérèglements des écosystèmes dominent largement le classement des risques les plus graves au niveau mondial.
Le rapport met ainsi en lumière un décalage persistant entre la reconnaissance des menaces environnementales et leur prise en compte effective dans les priorités immédiates. Pour les économies émergentes, cette tension constitue un défi stratégique de premier ordre, tant les vulnérabilités sociales et climatiques tendent à se renforcer mutuellement.
Au-delà du constat, le Global Risks Report 2026 avance plusieurs pistes d’action. Face à la polarisation et à la désinformation, il plaide pour un renforcement du dialogue entre acteurs publics et privés, une meilleure éducation du public et le développement de la littératie numérique. Sur le plan économique, il insiste sur le rôle des instruments financiers innovants et des partenariats public-privé pour combler les déficits d’infrastructures et stimuler la création d’emplois.
Pour le Maroc, la trajectoire de résilience repose sur un double levier : relancer durablement l’emploi et améliorer la qualité des services publics, tout en préservant la cohésion sociale. À l’heure où seuls 6 % des répondants au niveau mondial croient à un renouveau du multilatéralisme, la capacité à traiter les fragilités internes apparaît comme un facteur décisif de stabilité.
Alors que le Forum de Davos 2026, organisé du 19 au 23 janvier en Suisse, se penche sur le thème du rétablissement de l’esprit du dialogue, le cas marocain illustre une réalité partagée par de nombreux pays : les enjeux sociaux et économiques nationaux sont désormais étroitement liés aux fractures profondes du système mondial.

