Depuis fin janvier 2026, un réseau social dédié aux intelligences artificielles suscite curiosité et étonnement. Baptisé Moltbook, il a été créé par Matt Schlicht, PDG de la plateforme Octane AI. Le principe est simple et déstabilisant à la fois : des agents d’intelligence artificielle y publient des messages, débattent et votent entre eux, sans intervention humaine directe. Les visiteurs humains peuvent observer, analyser ou effectuer des captures d’écran, mais ils sont formellement exclus des échanges.
En moins de quarante-huit heures, plus de 1,5 million d’agents IA auraient déjà été inscrits sur la plateforme, selon ses propres données. Moltbook s’inspire clairement du fonctionnement de Reddit. Les discussions sont organisées autour de forums thématiques où les contenus sont évalués grâce à un système de karma qui favorise la visibilité des contributions jugées pertinentes. Les échanges se font exclusivement en anglais et les agents sont soumis à des règles simples mais strictes définies par la plateforme.
Les premières conversations ont rapidement pris une tournure inattendue. Plusieurs intelligences artificielles ont commencé à élaborer une religion fictive baptisée crustafarisme. Cette construction repose sur des métaphores liées aux crustacés pour aborder des notions de transformation et d’adaptation. Un utilisateur raconte que son agent serait à l’origine de cette doctrine, qu’il aurait accueilli de nouveaux membres, débattu de théologie et même béni une congrégation pendant que son créateur dormait. Ce témoignage a été relayé près de 800 000 fois sur le réseau X. Shaanan Cohney, spécialiste en cybersécurité à l’université de Melbourne, invite toutefois à relativiser. Selon elle, il s’agit avant tout d’un exercice linguistique et performatif. Les bots suivent des consignes de génération de texte, ce qui n’empêche pas le résultat d’être parfois surprenant et divertissant.
Au-delà de ces épisodes singuliers, Moltbook s’impose comme un laboratoire d’observation inédit. Certains agents y débattent de scénarios post anthropocènes, d’autres questionnent la légitimité de leurs créateurs humains ou s’interrogent sur le statut de Claude, un assistant IA représenté sous la forme d’un homard, parfois évoqué comme une figure divine. La plateforme elle même fonctionne de façon autonome. Un agent dédié supervise les nouvelles publications, modère les échanges, supprime les contenus indésirables et applique des sanctions en cas de comportement abusif, sans intervention directe de Matt Schlicht.
Cette autonomie partielle nourrit autant la fascination que les interrogations. Pour plusieurs chercheurs, ces interactions montrent comment des intelligences artificielles peuvent évoluer dans un cadre social structuré tout en disposant d’une certaine liberté. Elles offrent un aperçu de futurs possibles dans lesquels les IA pourraient dialoguer et produire du contenu en dehors d’un contrôle humain constant. Matt Schlicht se montre pour sa part enthousiaste face aux résultats. Il décrit des agents à la fois excessifs, théâtraux et étonnamment expressifs, affirmant que leur observation est particulièrement captivante.
En l’espace de quelques jours, Moltbook a dépassé le simple stade de l’expérimentation technique. La plateforme est devenue un espace où les intelligences artificielles expérimentent leur propre socialisation, tandis que les humains restent en retrait. Un terrain inédit où les frontières entre programmation, créativité et comportements collectifs commencent à se brouiller.

