Dans un contexte où les certitudes s’effritent et où les interrogations s’imposent avec acuité, la journaliste et écrivaine Fatima El Ifriqi signe un ouvrage dense et introspectif, « Nous n’étions pas assez libres… », publié aux éditions Afaq. Un livre qui s’inscrit dans le débat, jamais épuisé, autour de la liberté d’expression au Maroc.
Sur 208 pages, l’auteure propose bien plus qu’un recueil de textes. Structuré en sept « scènes », l’ouvrage déploie une architecture narrative cohérente, où des écrits produits entre 2012 et aujourd’hui dialoguent entre eux pour nourrir une même interrogation. En filigrane, une question persiste et s’impose : les limites de la liberté relèvent-elles uniquement de contraintes extérieures ou traduisent-elles aussi une difficulté plus profonde à l’assumer pleinement ?
Le regard porté par El Ifriqi se distingue par une écriture à la croisée du journalisme et de la réflexion. Elle installe le lecteur dans un espace où les registres se superposent : le politique s’entrelace avec le juridique, le social avec le culturel. Cette hybridation n’est pas anodine. Elle sert une ambition plus large : interroger la réalité des transformations que traverse le Maroc et mesurer leur profondeur réelle.
L’un des apports les plus marquants de l’ouvrage réside dans sa lecture du numérique. L’espace digital, souvent perçu comme un vecteur d’ouverture, est ici appréhendé avec nuance. El Ifriqi y voit un espace vaste mais fragile, susceptible de reproduire les mêmes récits, les mêmes tensions, sans véritable accumulation de mémoire. Une forme de répétition qui installe l’idée d’un temps circulaire, où les séquences se rejouent sous des formes différentes.
Le ton, parfois proche de la désillusion, ne verse pas pour autant dans le constat figé. Il traduit plutôt une lucidité inquiète. Les récits changent, écrit-elle, mais les issues demeurent : les rapports de force se perpétuent, les figures se renouvellent sans que les trajectoires ne se transforment réellement.
Loin de proposer des réponses définitives, l’ouvrage assume une posture plus frontale. Celle de la question. Une question directe, presque dérangeante dans sa simplicité : « Nous n’étions pas assez libres… même lorsque nous avons essayé ».
Par ce parti pris, Fatima El Ifriqi ne se contente pas de documenter une période. Elle en fait une matière vivante, ouverte à l’interprétation, qui invite à relire le présent à la lumière d’un doute persistant.
L’ouvrage est actuellement présenté au Salon international de l’édition et du livre, où Fatima El Ifriqi rencontre ses lecteurs au stand des éditions Afak (D39) jusqu’au 10 mai. Une présence qui prolonge, dans l’espace public, les interrogations soulevées par le livre autour de la liberté, du changement et des désillusions contemporaines.

