Il y a cinq ans, la réussite d’un programme de Ramadan se mesurait encore au nombre d’écrans publicitaires vendus en prime time. En 2026, l’équation a changé. Le mois sacré est devenu le baromètre annuel de l’industrie du divertissement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, où télévision traditionnelle et plateformes de streaming se partagent désormais un marché en pleine recomposition. L’enjeu ne se limite plus à capter l’audience d’une soirée, mais à transformer un pic saisonnier en relation durable avec le spectateur.
Les chiffres illustrent ce basculement. En mai 2025, les projections du cabinet Omdia estimaient le marché régional de la SVOD à 1,5 milliard de dollars d’ici fin 2025, avec plus de 27 millions d’abonnés. À l’approche de Ramadan 2026, le paysage apparaît plus structuré, plus concurrentiel et surtout hybride. Il ne s’agit plus de savoir si le streaming remplacera la télévision, mais comment les deux écrans redistribuent le temps et l’attention.
La télévision conserve une force collective indéniable. Selon les données du Dubai International Content Market (DICM), Ramadan 2025 a rassemblé 13,3 millions de téléspectateurs uniques, avec une moyenne quotidienne de 9,1 millions. Malgré la progression des usages numériques, le satellite représentait encore 56 % du temps total de visionnage, contre 44 % pour les plateformes digitales. La consommation quotidienne atteignait 4 heures et 35 minutes par personne durant le mois.
Dans le même temps, plus de la moitié des spectateurs en MENA et en Asie-Pacifique ont regardé du contenu en ligne. Les habitudes évoluent par tranches horaires : d’après YouGov, la plage 19h-22h concentre 56 % des audiences en Turquie, 47 % en Malaisie, 45 % aux Émirats arabes unis et 41 % en Arabie saoudite. La consommation tardive, entre 22h et 2h du matin, reste particulièrement marquée dans le Golfe, signe que la vidéo à la demande complète désormais la diffusion linéaire. Le téléviseur fédère la famille au moment de l’iftar ; les plateformes prolongent l’expérience à la carte.
Le contenu constitue le véritable moteur économique du mois. En Égypte, premier marché de production, les dépenses consacrées aux séries de Ramadan 2025 ont frôlé 3 milliards de livres égyptiennes, soit près de 63 millions de dollars, selon CNBC Arabia. À l’échelle régionale, le producteur Gamal El Adl évaluait la valeur du marché dramatique du mois à environ 270 millions de dollars, en hausse de 30 à 35 % sur un an.
Le volume reflète cette montée en puissance : 201 séries ont été diffusées dans cinq grandes zones arabes durant Ramadan 2025, dont 42 en Égypte, suivie des pays du Golfe, du Maghreb, du Levant et de l’Irak. Mais la transformation la plus marquante tient à la nature de la demande. Selon DICM, plus de 50 % du visionnage de contenus ramadanesques passe désormais par des chaînes numériques et des plateformes en ligne.
L’attrait dépasse les frontières régionales. Le rapport « Five Ramadan Insights » publié par Parrot Analytics en juin 2025 fait état d’une progression de 30 % de la demande mondiale pour les contenus arabes pendant Ramadan 2025 par rapport à l’année précédente, avec des pics d’audience aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France, en Turquie mais aussi en Espagne, au Ghana, au Nigeria, en Inde ou en Thaïlande. La série ramadanesque n’est plus seulement un rendez-vous local : elle devient un produit exportable.
La structure même des œuvres évolue. Le rapport « Ramadan 2025 Insights » de Publicist Inc. montre que 57 % des séries de Ramadan 2025 comptaient 15 épisodes, contre 43 % un an plus tôt. Pour 2026, la United Media Services a annoncé 22 productions, dont 15 au format 15 épisodes. La logique est claire : réduire les coûts, accélérer les rythmes narratifs et s’adapter à une audience habituée aux formats plus courts.
La bataille se joue également sur les droits numériques. Shahid mise sur des exclusivités fortes, tandis que WATCH IT sécurise des catalogues majeurs et que Yango Play expérimente la diffusion simultanée avec des chaînes satellitaires. La concurrence porte moins sur le volume que sur le timing, l’exclusivité et la capacité à retenir l’abonné après le mois sacré.
Le marché reste fragmenté. D’après Omdia, Shahid revendique 4,4 millions d’abonnés, devant YouTube Premium (3,7 millions), Netflix (3 millions) et StarzPlay (2,3 millions). L’entrée de YouTube Premium dans la catégorie SVOD a rebattu les cartes, confirmant l’appétence pour des modèles hybrides. Certaines plateformes privilégient désormais la qualité du revenu plutôt que la seule croissance des abonnés, en travaillant sur l’ARPU et les offres groupées.
Fin 2025, Shahid a lancé l’offre Epic Bundle, combinant ses contenus avec ceux de Disney+ et OSN+ afin de limiter la fatigue des abonnements multiples et d’augmenter le revenu moyen par utilisateur. La diversification des modèles — abonnement, publicité numérique, partenariats — devient la norme.
Les résultats financiers confirment cette dynamique. MBC Group a enregistré une hausse de 29,9 % de ses revenus sur les neuf premiers mois de 2025, atteignant 3,8 milliards de riyals saoudiens (environ 1,01 milliard de dollars). Les recettes de Shahid ont progressé de 26,2 %, à 1,017 milliard de riyals, portées par une augmentation de 27 % des abonnements et de 23,4 % des revenus publicitaires numériques. Les pertes se sont nettement réduites, signe d’un modèle qui se rapproche de l’équilibre.
Au total, les dépenses publicitaires pendant Ramadan 2025 ont atteint 1,1 milliard de dollars, télévision et digital confondus, selon DICM, avec une part croissante allouée au marketing d’influence, parfois jusqu’à 40 % des budgets de certaines marques.
À l’horizon 2029, le marché régional de la vidéo en ligne pourrait culminer à 8,4 milliards de dollars. La tendance ne pointe pas vers l’élimination d’un acteur par un autre, mais vers l’élargissement de l’écosystème. Ramadan 2026 illustre cette maturité : la télévision conserve la puissance du rassemblement, les plateformes consolident la fidélité et la data, et l’ensemble forme un système intégré où le contenu circule d’un écran à l’autre.
Le mois sacré n’est plus un simple pic d’audience. Il fonctionne comme un test annuel de robustesse pour l’industrie des médias arabes, révélant les modèles capables de transformer une saison en valeur durable.

