La Sagrada Família est désormais l’église la plus haute du monde. Avec la pose de la croix monumentale au sommet de la tour de Jésus-Christ, la basilique de Barcelone atteint 172,5 mètres, dépassant officiellement la flèche de la cathédrale d’Ulm en Allemagne, jusqu’ici détentrice du record. Un jalon spectaculaire pour un chantier entamé il y a 144 ans et toujours en cours.
Vendredi matin, des centaines de Barcelonais et de visiteurs ont levé les yeux vers la tour centrale pour assister à l’installation de la pièce finale : une croix blanche de 17 mètres de haut et 13,5 mètres de large. Suspendue à une immense grue jaune, guidée par des ouvriers harnachés dans le vide, elle est venue coiffer la tour la plus élevée des 18 prévues par le projet. À 172,5 mètres, la Sagrada Família domine désormais l’ensemble du paysage urbain barcelonais, tout en respectant la volonté de son créateur.
Car Antoni Gaudí avait fixé une limite claire : son œuvre ne devait pas dépasser la colline de Montjuïc, point culminant naturel de la ville à 177 mètres. Profondément croyant, l’architecte catalan refusait que son édifice surpasse ce qu’il considérait comme l’œuvre divine. Cette contrainte symbolique a été scrupuleusement respectée. La basilique, bien qu’elle soit aujourd’hui le bâtiment le plus haut de Barcelone, reste légèrement en deçà du relief naturel.
L’émotion était palpable parmi les équipes techniques. Jordi Faulí, architecte en chef, a salué une étape attendue de longue date. La croix à quatre bras, pensée pour être identifiable depuis chaque point cardinal, incarne l’aboutissement structurel de la tour de Jésus-Christ, pièce maîtresse du programme architectural imaginé par Gaudí à la fin du XIXe siècle. Lorsque celui-ci reprend le chantier en 1883, le projet est encore embryonnaire. À sa mort en 1926, après avoir été renversé par un tramway, une seule tour est achevée.
La bénédiction officielle de la tour est prévue le 10 juin, date hautement symbolique puisqu’elle correspond au centenaire de la disparition de Gaudí. Des rumeurs évoquent la présence du pape Léon XIV, mais aucune confirmation officielle n’a été communiquée à ce stade par le Vatican. Les échafaudages qui enveloppent encore la tour devraient être retirés progressivement d’ici là, offrant au public une vue dégagée sur la nouvelle silhouette de l’édifice.
Ce record mondial intervient alors que la Sagrada Família demeure le monument payant le plus visité d’Espagne, avec 4,8 millions de billets vendus en 2024. Près de cinq millions de visiteurs franchissent chaque année ses portes. Les recettes issues de cette fréquentation constituent la principale source de financement du chantier, piloté par une fondation canonique privée. Cette dépendance explique en partie les retards accumulés au fil des décennies.
La basilique a traversé les turbulences de l’histoire contemporaine : la guerre civile espagnole, qui a détruit une partie des plans originaux, puis plus récemment la pandémie de Covid-19, qui a brutalement interrompu les flux touristiques et contraint les responsables à abandonner l’objectif d’achèvement fixé à 2026. Aujourd’hui, aucune date définitive n’est avancée. Les responsables évoquent un horizon d’environ une décennie, sous réserve de conditions financières stables et d’absence de nouveaux contretemps.
Car si la hauteur maximale est désormais atteinte, l’ouvrage est loin d’être terminé. L’intérieur de la tour de Jésus-Christ reste en construction. Surtout, la façade de la Gloire, entrée principale du complexe, demeure à édifier. Le projet prévoit un large escalier monumental débouchant sur une grande place. Sa réalisation supposerait la démolition de plusieurs immeubles résidentiels, ce qui suscite l’opposition des riverains.
Le dossier est désormais entre les mains de la municipalité de Barcelone. En pleine crise du logement, la mairie assure qu’aucune décision ne sera prise sans garanties solides de relogement pour les habitants concernés. Ce bras de fer illustre la tension permanente entre préservation du patrimoine, développement urbain et impératifs sociaux.
En atteignant 172,5 mètres, la Sagrada Família entre dans une nouvelle dimension symbolique. Elle dépasse la cathédrale d’Ulm et s’impose comme l’église la plus haute du monde, tout en restant fidèle à la vision spirituelle et architecturale de Gaudí. Plus qu’un record, cette élévation consacre un chantier unique, financé par les visiteurs, façonné par plusieurs générations d’artisans et devenu l’un des emblèmes les plus puissants de Barcelone.
La silhouette de la basilique est désormais complète dans sa verticalité. Reste à achever l’œuvre dans ses détails, pierre après pierre, selon un calendrier que seule la patience semble encore maîtriser.

