À Rabat, le Salon international de l’édition et du livre ne s’est pas contenté cette année d’exposer des ouvrages. Il a, plus subtilement, déplacé le regard. En mettant Hassan El Fad au centre d’une rencontre académique, le SIEL 2026 consacre un basculement : celui d’un humoriste populaire vers un objet d’étude à part entière. Une reconnaissance qui dit beaucoup, au fond, de la place du rire dans la société marocaine.
Loin d’un simple hommage, l’initiative s’inscrit dans une dynamique plus exigeante. Deux ouvrages, portés par des chercheurs de l’Université Cadi Ayyad de Marrakech, viennent interroger en profondeur l’univers de l’artiste. L’un, rédigé en arabe, explore les dimensions symboliques et sociales de son œuvre. L’autre, en français, s’attarde sur les ressorts de son écriture comique. Ensemble, ils dessinent une lecture plurielle, croisant les outils de la sociologie, de la psychologie, de la linguistique ou encore de la sémiotique.
Ce passage du plateau de scène à l’espace académique n’est pas anodin. Il traduit une forme de maturité culturelle où l’humour cesse d’être perçu comme un simple divertissement pour devenir un révélateur. Chez Hassan El Fad, le rire n’est jamais gratuit. Il capte, décortique, restitue. Toujours avec cette distance qui permet d’aborder des zones sensibles sans rupture avec le public.
Car c’est bien là que réside sa singularité. Dans cette capacité à dire sans brusquer, à exposer sans heurter. Ses personnages, devenus familiers, naviguent dans les contradictions du quotidien marocain : rapports sociaux, tensions culturelles, poids du sacré. Une matière délicate, qu’il transforme en scènes accessibles, sans jamais céder à la facilité. Le public, souvent réputé exigeant, y trouve un équilibre rare entre identification et recul.
Diffusées notamment pendant le mois de Ramadan, ses productions ont progressivement installé un rendez-vous. Un moment où le rire devient collectif, mais jamais vide de sens. Cette constance dans l’impact explique, en filigrane, l’intérêt que lui portent aujourd’hui les universitaires.
Derrière cette reconnaissance, une idée s’impose. Celle d’un artiste capable de franchir les frontières sociales et culturelles. Un humour qui circule, qui rassemble, mais qui interroge aussi. Entre popularité assumée et exigence d’écriture, Hassan El Fad incarne une forme d’exception dans le paysage artistique marocain.
En consacrant ces travaux, les chercheurs ne figent pas une œuvre. Ils l’ouvrent. Ils invitent à la discuter, à la questionner, à la prolonger. Car c’est peut-être là l’enjeu réel de cette démarche : faire du rire un terrain d’analyse, et de l’artiste, un prisme pour comprendre les mutations d’une société en mouvement.
Au SIEL, cette année, il ne s’agissait donc pas seulement de célébrer un parcours. Mais de reconnaître, en creux, que certaines œuvres dépassent leur époque. Et qu’elles méritent, à leur tour, d’être étudiées comme des clés de lecture du réel.

