Un texte signé par les ministres de l’Intérieur et de la Santé vient bouleverser une tradition ancrée depuis près de huit décennies. Derrière la suppression d’une inscription emblématique sur les véhicules funéraires, c’est toute une page de mémoire nationale, initiée par feu Abderrahmane Youssoufi, qui se referme.
Un arrêté conjoint portant le numéro 1250, émanant des ministères de l’Intérieur et de la Santé et de la Protection sociale, redéfinit les modalités relatives au transport des dépouilles. Parmi les changements introduits figure la modification de l’inscription figurant sur les véhicules dédiés au transport des défunts.
Jusqu’ici, les corbillards destinés aux funérailles musulmanes arboraient une mention explicite accompagnée de la profession de foi. Désormais, la signalétique sera uniformisée : seule la mention neutre « Transport des défunts » apparaîtra sur les véhicules. Une décision présentée comme relevant de normes de santé et de sécurité, sans précisions détaillées sur le lien entre les anciennes inscriptions et ces critères réglementaires.
Cette mesure a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, où plusieurs voix s’interrogent sur la portée réelle du changement et sur la disparition d’un marqueur devenu familier dans le paysage urbain marocain.
L’histoire de ces véhicules funéraires remonte au milieu des années 1940. L’initiative est attribuée à feu Abderrahmane Youssoufi, ancien Premier ministre et figure du mouvement national. À l’époque, les dépouilles étaient transportées à dos d’hommes ou sur des charrettes rudimentaires, dans des conditions souvent précaires.
Inspiré par l’existence de véhicules dédiés aux funérailles chrétiennes, il avait œuvré à la mise en circulation d’une première voiture blanche destinée au transport des défunts musulmans, afin de garantir dignité et décence aux cortèges funéraires. L’initiative s’est progressivement généralisée à l’ensemble du Royaume, devenant une pratique nationale.
Au-delà de sa dimension logistique, le projet portait une charge symbolique forte : affirmer une organisation moderne et respectueuse des rites, tout en inscrivant cette démarche dans un contexte de résistance et d’affirmation identitaire.
Aujourd’hui, la nouvelle réglementation marque une rupture avec cet héritage. Si la différenciation des rites funéraires demeure dans les faits — notamment à travers les spécificités esthétiques des véhicules utilisés par les différentes confessions — la disparition des inscriptions religieuses sur les corbillards musulmans constitue un changement visible.

