Troubles anxieux, perte d’estime de soi, comportements à risque : la surexposition des enfants et adolescents aux écrans n’est plus un simple sujet de débat, mais une urgence de santé publique. En France comme ailleurs, les spécialistes alertent sur les ravages silencieux d’un usage excessif du numérique chez les moins de 18 ans.
Selon un récent rapport de Santé publique France intitulé « Enfants et écrans : à la recherche du temps perdu », les jeunes de 6 à 17 ans passent en moyenne plus de quatre heures par jour devant un écran. Une immersion prolongée dans des univers parfois violents, haineux ou sexualisés, dont les effets sur la santé mentale sont désormais bien documentés. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime d’ailleurs qu’environ 11 % des adolescents présentent aujourd’hui une « utilisation problématique » des réseaux sociaux, contre 7 % il y a seulement cinq ans.
La quête du regard des autres
Pour le psychologue Abdelkébir Essalhi, basé à Tours, cette hyperconnexion révèle une fragilité profonde : « Les enfants et adolescents cherchent à être vus, à être validés par des “likes” et des commentaires. Cette dépendance au regard de l’autre finit par éroder leur estime de soi et perturbe leur rapport à la réalité ». À long terme, prévient-il, l’anxiété, les troubles du sommeil et la perte de concentration s’installent durablement.
Même constat du côté d’Abdelkbir Nouasria, psychologue clinicien à Bordeaux : « L’écran est perçu comme un jeu, non comme un outil. L’enfant recherche une gratification immédiate et tolère de moins en moins la frustration. Cela mine sa confiance en lui et peut conduire à des états dépressifs ». Cette dérive, selon lui, bouleverse l’ensemble des sphères du développement : apprentissage, créativité, socialisation et même rapport au savoir.
Un apprentissage du numérique à reconstruire
Face à ce constat alarmant, les experts appellent à une rééducation collective du rapport au numérique. « Il ne s’agit pas d’interdire les écrans, mais d’en réapprendre l’usage », plaide le Dr Essalhi. Éducation numérique, régulation, dialogue familial : autant de leviers à activer pour restaurer une relation saine à la technologie. Le spécialiste recommande notamment des temps de déconnexion réguliers et une sensibilisation accrue aux effets trompeurs des images diffusées sur les réseaux.
De son côté, le Dr Nouasria insiste sur le rôle pivot des parents : « L’accompagnement est essentiel. Fixer un cadre clair, surveiller les contenus et encourager des activités alternatives comme le sport, la lecture ou l’art sont des remèdes efficaces contre la spirale addictive ».
La France à la recherche d’un nouvel équilibre
Dans l’Hexagone, le débat s’intensifie autour d’une éventuelle restriction d’accès aux plateformes de partage avant l’âge de 15 ans. Plusieurs initiatives publiques ont déjà vu le jour, à l’image du programme citoyen « Vivre dix jours sans écrans », soutenu par les ministères de l’Éducation nationale et du Numérique. Objectif : inciter les jeunes et leurs familles à expérimenter une déconnexion volontaire pour mesurer l’impact du numérique sur leur quotidien.
Les autorités françaises ont également acté une série de mesures : interdiction des écrans avant 3 ans, développement de compétences psychosociales dès l’école primaire et certification numérique pour tous les élèves de 6e. Autant de signaux d’une prise de conscience tardive mais nécessaire face à un phénomène qui redéfinit, jour après jour, le rapport de toute une génération à la réalité.

