À El Jadida, un garçon de 13 ans aurait été victime d’un viol collectif impliquant quatorze personnes lors du Moussem Moulay Abdallah Amghar; une enquête judiciaire est désormais ouverte.
Selon Hicham LAAFOU, psychologue et psychotraumatologue, président de la Ligue des Spécialistes de la Santé Psychique et Mentale, les séquelles d’un viol collectif sur un enfant sont « massives et multiformes ». À court terme, elles vont du choc psychique à des troubles anxieux graves, des comportements régressifs ou auto-agressifs. À long terme, le risque d’état de stress post-traumatique est « extrêmement élevé », avec des conséquences durables sur la santé mentale, la scolarité, l’identité et les relations sociales de la victime.
Vu votre Spécialité dans la psychotraumatologie et la psychocriminologie clinique, Quels sont les impacts psychotraumatiques, à court et à long terme, qu’un enfant victime d’un viol collectif peut développer ?
À court terme, l’enfant peut présenter un état de sidération traumatique, caractérisé par une paralysie émotionnelle et cognitive, une incapacité à réagir ou à demander de l’aide, et une dissociation psychique. Ce choc initial s’accompagne souvent de troubles anxieux majeurs, de crises de panique, de pleurs, de mutisme, d’agitation ou de repli sur soi. Les symptômes physiques sont fréquents : douleurs abdominales, troubles digestifs, lésions génito-urinaires, troubles du sommeil (insomnie, cauchemars), perte d’appétit, et parfois des troubles régressifs comme l’énurésie ou le retour à des comportements infantiles.
Des comportements sexuels inappropriés peuvent apparaître, tels que la masturbation compulsive, des jeux sexualisés ou des propos sexualisés, traduisant la confusion et la détresse de l’enfant, Et Sur le plan psychique, l’enfant peut développer une peur intense de l’environnement, des phobies sociales, une peur de certains adultes ou de situations rappelant le traumatisme, et une chute brutale des résultats scolaires. Il peut aussi manifester des conduites auto-agressives, des mises en danger, ou des tentatives de suicide, particulièrement fréquentes chez les victimes de violences sexuelles subies dans l’enfance.
Comment se manifeste le stress post-traumatique chez un enfant victime de viol collectif, et quelles en sont les conséquences à long terme sur sa vie psychique et sociale ?
L’ESPT se manifeste par des reviviscences du traumatisme, des cauchemars, une hypervigilance, des conduites d’évitement, une anesthésie affective et des troubles de la mémoire. La victime peut également souffrir de troubles dépressifs majeurs, de conduites suicidaires, de troubles de l’identité et de l’attachement, d’addictions, et d’une vulnérabilité accrue à d’autres formes de victimisation (le rapport de AMTV 2015). Donc dans ces situations La mémoire traumatique, véritable torture psychique, fait revivre sans fin les violences subies, empêchant la reconstruction et l’apaisement. L’enfant peut aussi développer des troubles somatoformes, des troubles du comportement, et une difficulté durable à établir des relations affectives et sociales saines. Enfin, l’absence de prise en charge adaptée, le déni et la stigmatisation aggravent la chronicisation des troubles et l’isolement de la victime.
Quels sont les signes cliniques typiques qu’un enfant victime de viol collectif peut manifester dans les jours ou semaines qui suivent le traumatisme ?
Dans les jours ou semaines qui suivent un viol collectif, l’enfant victime peut manifester une grande variété de signes cliniques, à la fois psychologiques, comportementaux et somatiques, et ces manifestations sont souvent intenses, polymorphes et parfois déroutantes pour l’entourage, car elles traduisent la profondeur du traumatisme subi, alors sur le plan psychologique, l’enfant présente fréquemment une peur intense, des angoisses, des attaques de panique, une terreur persistante et une impression de vivre un cauchemar. Il peut craindre de ne pas être cru, redouter une nouvelle agression, ou avoir peur de la réaction de l’entourage. Des crises de larmes, des réactions d’épouvante, des cris ou des épisodes de mutisme sont courants. L’enfant peut également manifester une méfiance généralisée, en particulier envers les adultes ou les personnes du même sexe que les agresseurs, et développer une suspicion accrue vis-à-vis de son environnement, et au niveau comportemental, on observe souvent un repli sur soi, un isolement social, une perte d’intérêt pour les activités habituelles, voire un retrait émotionnel marqué. L’enfant peut refuser d’être touché, éviter certains lieux, personnes ou situations rappelant l’agression, ou manifester une dépendance affective inhabituelle (refus de rester seul, besoin constant d’être rassuré) donc des troubles du comportement peuvent apparaître ou s’accentuer : agitation, agressivité, sautes d’humeur, actes de revanche, bégaiements, troubles de la concentration, difficultés scolaires, voire des conduites auto-agressives ou des tentatives de fuite.
Les symptômes somatiques sont également fréquents, L’enfant peut aussi présenter une préoccupation excessive pour l’hygiène (toilettes compulsives), des rituels conjuratoires (prières répétées), ou des comportements sexualisés inadaptés à son âge.
Quels types de professionnels doivent idéalement intervenir dans la prise en charge d’un enfant victime de viol (psychiatre, éducateur, assistant social, etc.) ?
La prise en charge d’un enfant victime de viol doit mobiliser une équipe pluridisciplinaire pour répondre à la complexité des besoins psychiques, médicaux, sociaux et juridiques de la victime. Les professionnels essentiels incluent : un pédopsychiatre pour l’évaluation et le traitement des troubles psychiatriques éventuels, un psychologue clinicien spécialisé en psychotraumatologie pour le suivi thérapeutique, un pédiatre pour l’examen médical et le suivi somatique, un assistant social pour l’accompagnement administratif, social et familial, un éducateur spécialisé pour la réinsertion scolaire et sociale et si nécessaire, un juriste ou un avocat pour l’accompagnement judiciaire, alors la coordination entre ces intervenants, ainsi que l’implication d’associations spécialisées et de structures de protection de l’enfance, est indispensable pour garantir une prise en charge globale, continue et adaptée à l’évolution de l’enfant.
Et est ce qu’au Maroc il y a un protocole de prise en charge dans les hôpitaux publics ?
Oui, théoriquement il existe au Maroc un protocole de prise en charge des enfants victimes de viol dans les hôpitaux publics, mis en place par le ministère de la Santé en partenariat avec l’Unicef et d’autres acteurs institutionnels. Ce protocole vise à garantir une prise en charge intégrée, globale et multidisciplinaire, tant médicale que psychologique, sociale et médico-légale et
La démarche commence par l’accueil de l’enfant dans une unité spécialisée ou une cellule de prise en charge des femmes et enfants victimes de violence, présente dans de nombreux hôpitaux publics (par exemple, l’hôpital Moulay Abdellah à Salé ou l’hôpital Saniat Rmel à Tétouan), l’enfant est orienté vers ces unités par la police, la gendarmerie, le tribunal, ou directement par sa famille ou un professionnel de santé.
Le protocole prévoit :
-Un accueil sécurisé et confidentiel, avec écoute bienveillante et respect de la dignité de l’enfant.
-Un examen médical complet, incluant la recherche de lésions, la prévention des infections sexuellement transmissibles, la contraception d’urgence si nécessaire, et la prise en charge des blessures physiques.
-Des prélèvements médico-légaux (avec autorisation du procureur du Roi) pour constituer des preuves en cas de poursuites judiciaires.
-Un accompagnement psychologique immédiat et un suivi à moyen et long terme, assuré par des psychologues ou psychiatres formés à la psychotraumatologie infantile.
-Un accompagnement social : orientation vers des services sociaux, aide à la réinsertion familiale ou placement si l’environnement est dangereux, soutien matériel et administratif.
-Un suivi post-prise en charge pour la réhabilitation, la réinsertion scolaire et sociale, et la prévention de la récidive ou de la chronicisation des troubles.
Le protocole insiste sur l’interdisciplinarité : médecins, psychologues, assistants sociaux, éducateurs, juristes et policiers travaillent en réseau pour garantir la protection de l’enfant et la continuité des soins (Le ministère de la santé en partenariat avec l’Unicef).
La prise en charge est gratuite et confidentielle, et des dispositifs numériques (plateformes de signalement, téléphones pour les assistants sociaux) ont été mis en place pour faciliter l’accès aux services, même à distance (UNFPA Maroc).
Alors, le protocole est en cours de révision pour renforcer la qualité de l’accueil, l’efficacité des procédures médico-légales et l’accompagnement global des enfants victimes, y compris ceux en situation de migration ou de grande vulnérabilité.
bien que des protocoles officiels existent pour la prise en charge des enfants victimes de violences sexuelles, leur mise en œuvre reste limitée et souvent inadaptée aux réalités locales. Les principaux obstacles sont le manque de professionnels formés, la complexité administrative et l’absence de coordination efficace entre les acteurs concernés. Les dispositifs de détection et d’accompagnement sont particulièrement inaccessibles en zones rurales. Par ailleurs, l’absence d’un cadre légal clair pour la profession de psychologue limite la reconnaissance et la protection du titre, laissant place à des praticiens non qualifiés et entravant l’intégration des psychologues dans les protocoles de prise en charge. Les associations professionnelles et spécialement la ligue des spécialistes de la santé psychique et mentale appellent à une législation garantissant la qualité des soins et la protection des usagers et victimes.
Comment la stigmatisation et le poids des traditions peuvent-ils aggraver le traumatisme et l’isolement des enfants victimes de viol, en particulier des garçons ?
La stigmatisation se traduit par l’isolement de la victime et de sa famille, qui peuvent être contraintes de quitter leur village pour fuir les regards accusateurs et les jugements , et cette exclusion sociale aggrave le traumatisme, empêche l’accès aux soins et à l’accompagnement psychologique, et favorise la chronicisation des troubles psychiques chez l’enfant , aussi les garçons victimes sont particulièrement exposés au silence, car la révélation d’un viol est perçue comme une atteinte à la masculinité et à l’honneur familial, ce qui conduit à une double peine : celle du traumatisme et celle du rejet social.

