Stocks détruits, équipements emportés et trésoreries à sec : les inondations qui ont frappé plusieurs provinces du Maroc début 2026 ont fragilisé des milliers de très petites entreprises. Pour Abdellah El Fergui, président de la Confédération marocaine des TPE-PME, l’enjeu dépasse la simple réparation des dégâts : il s’agit désormais d’éviter l’effondrement du tissu économique local, pilier silencieux mais essentiel de l’économie nationale.
Face aux inondations exceptionnelles qui ont touché plusieurs provinces du Maroc au début de l’année 2026, ce sont des milliers de très petites entreprises (TPE), artisans, commerçants, coopératives, agriculteurs et pêcheurs qui se retrouvent aujourd’hui fragilisés, avec leurs stocks, équipements et capital de travail détruits en l’espace de quelques heures, plongeant des pans entiers de l’économie locale dans une crise structurelle. Selon les premières évaluations de terrain réalisées par les organisations professionnelles et les chambres de commerce régionales, près de 40 % des TPE-PME impactées sont désormais menacées de cessation d’activité si une réponse rapide et adaptée n’est pas apportée.
La situation illustre d’autant plus la fragilité de ces micro-économies locales que plusieurs activités rurales viennent tout juste de relancer leur cycle productif. C’est notamment le cas de la pêche continentale, dont la saison 2026-2027 vient de s’ouvrir le 8 mars dans les lacs, barrages et cours d’eau du Royaume. Cette filière représente un levier important pour les territoires ruraux et de montagne, générant des revenus pour de nombreux pêcheurs, coopératives et activités touristiques locales.
Sauver les TPE aujourd’hui n’est pas une question d’aide, c’est une question de stabilité économique et sociale »
Face à cette situation préoccupante, Abdellah El Fergui décrypte pour nous l’ampleur des pertes et les leviers d’action nécessaires pour sauver le tissu des TPE-PME.
- Quelle est l’ampleur des pertes subies par les TPE-PME et les coopératives que vous accompagnez ?
Ce que nous observons aujourd’hui dépasse largement la notion de pertes matérielles. Nous sommes face à un choc économique local profond qui a touché le cœur productif de l’économie quotidienne dans plusieurs provinces.
En quelques heures, des milliers de très petites entreprises, d’artisans, de commerçants, de coopératives, de petits agriculteurs et de pêcheurs ont perdu leurs outils de production, leurs marchandises ou leur capital de travail. Lorsque ce tissu économique s’arrête, ce n’est pas seulement une activité qui disparaît temporairement. C’est toute une chaîne de valeur qui se bloque : fournisseurs, transport, services, commerce local et pouvoir d’achat des ménages.
Autrement dit, nous ne parlons pas seulement de pertes financières, mais d’un risque réel de paralysie économique locale si une réponse rapide et structurée n’est pas mise en place.
- Quels secteurs sont les plus touchés dans la région ?
Les secteurs les plus touchés sont paradoxalement ceux qui font vivre l’économie réelle au quotidien, mais qui restent les plus fragiles structurellement.
Il s’agit principalement des très petites entreprises, des artisans, des petits commerçants, des coopératives, des petits agriculteurs et des activités informelles génératrices de revenus.Ces acteurs fonctionnent souvent avec un équilibre financier extrêmement fragile, basé sur un cycle quotidien ou hebdomadaire de trésorerie.
Lorsqu’une inondation détruit leur matériel ou leurs stocks, ils ne perdent pas seulement un chiffre d’affaires. Ils perdent leur capacité même de produire et de générer du revenu.
C’est ce qui transforme une catastrophe naturelle en crise économique structurelle pour les territoires concernés.
- Avez-vous une estimation du nombre d’entreprises aujourd’hui menacées de cessation d’activité ?
Nous sommes encore dans la phase d’évaluation précise des dégâts, mais les premières remontées de terrain sont extrêmement préoccupantes. Un nombre significatif de très petites entreprises et d’activités génératrices de revenus se trouvent aujourd’hui dans une situation critique.
Le vrai danger n’est pas seulement la perte matérielle. Le danger est l’interruption brutale du cycle économique. Lorsque ces entreprises ne peuvent plus produire, vendre ou honorer leurs engagements financiers, elles entrent rapidement dans une spirale de dettes et de cessation d’activité.
Sans intervention rapide, une partie de ce tissu économique pourrait disparaître définitivement.
- Quelles sont les urgences prioritaires : trésorerie, équipements, stocks ou accès au financement ?
La priorité absolue est la reconstitution rapide du capital productif. Cela signifie concrètement remplacer les équipements détruits, reconstituer les stocks, injecter de la trésorerie immédiate et faciliter l’accès à un financement rapide et adapté. Il faut comprendre une chose essentielle : pour les très petites entreprises, quelques semaines d’arrêt peuvent suffire à provoquer une faillite.
L’objectif des politiques publiques doit donc être clair : remettre la machine économique locale en marche le plus vite possible.
- Les dispositifs publics d’aide sont-ils accessibles et suffisants selon vous ?
La mobilisation de trois milliards de dirhams sur Hautes Instructions Royales constitue une décision forte et un signal politique important en faveur des populations et des acteurs économiques touchés.
Mais la question centrale reste celle de l’efficacité et de la gouvernance de ces aides.
L’expérience montre que le principal défi n’est pas l’annonce des fonds, mais leur accès réel par les plus petites structures économiques.
Si ces aides atteignent rapidement les artisans, les commerçants, les petites coopératives et les très petites entreprises, elles peuvent relancer la dynamique économique locale.
Mais si elles restent bloquées dans des circuits administratifs lourds, leur impact sera fortement limité.
- Quelles solutions concrètes mettez-vous en place pour éviter les faillites ?
Notre action repose sur une approche très pragmatique. Nous travaillons notamment à accompagner les entreprises dans l’évaluation rapide de leurs pertes, à faciliter leur accès aux dispositifs de soutien publics et à mobiliser les organisations professionnelles locales afin d’identifier les priorités réelles.
L’objectif est simple : empêcher que la crise de trésorerie se transforme en crise de faillites massives.Car la disparition de milliers de petites activités aurait un coût économique et social beaucoup plus élevé que leur sauvetage rapide.
- Quels risques économiques à moyen terme pour la région si un soutien rapide n’est pas apporté ?
Les risques sont très clairs.Si l’économie locale ne redémarre pas rapidement, nous pourrions assister à la disparition d’un nombre important de très petites entreprises, à une hausse du chômage local, à une baisse significative du pouvoir d’achat et à un ralentissement durable de l’activité économique dans plusieurs territoires.
Les très petites entreprises constituent l’ossature du tissu économique local. Leur disparition provoquerait un effet domino sur l’ensemble de l’écosystème économique régional.
- Au-delà de l’urgence, faut-il repenser les mécanismes de résilience économique face aux catastrophes naturelles ?
Absolument. Cette crise révèle une réalité que nous ne pouvons plus ignorer : la fragilité structurelle du tissu économique des très petites entreprises face aux chocs climatiques et aux catastrophes naturelles.
Il devient nécessaire de repenser les politiques publiques autour de plusieurs axes : développer des mécanismes d’assurance accessibles aux petites activités, créer des fonds d’intervention économique rapide en cas de catastrophe, renforcer les mécanismes de financement d’urgence et intégrer davantage les organisations professionnelles dans la gestion des crises. L’objectif doit être de passer d’une logique de gestion de crise à une véritable stratégie de résilience économique durable des territoires.
Car protéger les TPE-PME, c’est protéger l’économie nationale, préserver l’emploi et garantir la stabilité sociale. La question essentielle aujourd’hui est simple : comment protéger ce tissu entrepreneurial, colonne vertébrale de l’économie marocaine, des crises qu’il n’a pas choisies mais dont il subit les conséquences ?



