Le Maroc pourrait perdre près de 22 % de son patrimoine naturel d’ici 2050 si aucune action de grande ampleur n’est engagée. C’est l’avertissement principal contenu dans l’« Évaluation nationale de la biodiversité et des services écosystémiques » (ENBSE), élaborée en 2024 et rendue publique récemment par le ministère de la Transition énergétique et du développement durable. Vingt ans après la précédente grande évaluation, le rapport dresse un diagnostic alarmant : la biodiversité marocaine recule sous la pression des activités humaines et des bouleversements climatiques, mettant en péril des écosystèmes essentiels et plusieurs secteurs économiques clés.
Considéré comme l’un des territoires les plus riches en biodiversité de la région méditerranéenne et africaine, le Maroc abrite une grande diversité d’écosystèmes — forêts méditerranéennes, zones sahariennes, montagnes à fort endémisme et littoraux étendus. Pourtant, cette richesse naturelle se fragilise rapidement. L’indice de l’Union internationale pour la conservation de la nature, qui évalue le risque d’extinction des espèces, confirme une tendance à la dégradation continue : de nombreuses espèces menacées voient leurs populations diminuer, signe d’un déséquilibre croissant des milieux.
La perte de biodiversité dépasse la seule extinction d’espèces emblématiques. Ce vivant soutient des services essentiels à la vie humaine — de l’eau potable à la fertilité des sols, en passant par la régulation du climat. Son affaiblissement affecte des secteurs comme l’agriculture, la pêche et le tourisme, qui dépendent directement de la stabilité des écosystèmes. C’est pourquoi les experts soulignent l’impact socio-économique potentiellement majeur de cette érosion naturelle.
Malgré cette alerte, les connaissances scientifiques restent incomplètes. Si certains groupes, tels que les oiseaux et les plantes vasculaires, sont relativement bien étudiés, d’autres pans du vivant — la biodiversité marine, les invertébrés, les champignons ou encore les lichens — souffrent d’importantes lacunes de données. L’absence d’une cartographie nationale détaillée des écosystèmes et d’une Liste Rouge des écosystèmes limite la capacité à identifier précisément les zones et espèces les plus menacées, ralentissant ainsi les décisions de conservation.
À cela s’ajoutent des dispositifs de protection encore insuffisants. Les aires protégées ne couvrent que 3,7 % du territoire terrestre et seulement 0,25 % des espaces marins — des proportions loin des objectifs internationaux. De nombreux Sites d’Intérêt Biologique et Écologique (SIBE) désignés depuis les années 1990 n’ont toujours pas de plans de gestion opérationnels, et certains ont perdu une partie de leur valeur écologique initiale. Ce décalage entre stratégie et mise en œuvre affaiblit l’efficacité des politiques environnementales du pays.
La gouvernance constitue un frein majeur à la conservation. La gestion de la biodiversité est partagée entre plusieurs départements — Environnement, Eaux et Forêts, Pêche maritime — avec une coordination jugée insuffisante, notamment pour les zones côtières et marines. L’implication des collectivités territoriales reste limitée, faute d’outils et de moyens adaptés. Parallèlement, l’intégration des enjeux écologiques dans les politiques sectorielles demeure faible. De nombreux projets agricoles intensifs, touristiques ou miniers se développent sans prise en compte systématique des impacts sur la nature, et les études d’impact environnemental sont jugées peu robustes selon les standards internationaux.
Sur le terrain, les pressions s’accumulent. L’urbanisation rapide grignote les habitats naturels, en particulier sur le littoral. La déforestation, qui touche des milliers d’hectares chaque année, fragilise les forêts. Le surpâturage, l’extraction de sable et la surpêche accélèrent la dégradation des milieux. L’agriculture intensive contribue à la pollution des sols et des eaux par l’usage massif d’intrants chimiques.
Les conséquences du changement climatique aggravent encore la situation. Le Maroc figure parmi les pays les plus vulnérables aux dérèglements climatiques : une baisse significative des précipitations et l’extension des zones arides vers le nord sont anticipées. À ces risques s’ajoutent la prolifération d’espèces exotiques envahissantes, la pollution, le braconnage et le commerce illégal d’animaux sauvages.
Face à ce constat, l’ENBSE trace des voies d’action ambitieuses. La protection urgente des écosystèmes les plus menacés doit être une priorité, tout comme la restauration écologique à grande échelle, avec un objectif de réhabilitation d’au moins 30 % des milieux dégradés d’ici 2030. Le rapport insiste sur le renforcement des connaissances scientifiques, notamment par des inventaires nationaux, la création d’atlas de la biodiversité et l’utilisation de technologies innovantes comme l’ADN environnemental.
L’extension du réseau des aires protégées à 30 % du territoire figure parmi les recommandations clés, accompagnée d’une gouvernance plus locale et plus opérationnelle. L’amélioration du cadre juridique, des mécanismes de contrôle et des sanctions, ainsi que l’intégration systématique de la biodiversité dans les politiques économiques, sont également préconisées.
Au-delà de la simple protection de la nature, c’est un modèle de développement plus résilient qui se joue. La préservation des écosystèmes devient une condition stratégique de stabilité économique et sociale, dans un contexte marqué par la pression démographique et la raréfaction des ressources. Le rapport appelle à actualiser la stratégie nationale pour la biodiversité afin d’aligner le Maroc sur les engagements internationaux à l’horizon 2030 et 2050.
Le Maroc conserve des atouts naturels exceptionnels, à la rencontre des influences méditerranéennes, sahariennes et atlantiques. Mais le compte à rebours est engagé : sans mobilisation rapide, coordonnée et ambitieuse, une part significative du patrimoine naturel national risque de s’effacer dans les prochaines décennies, compromettant durablement les fondements écologiques et économiques du pays.


