Il y a peu, deux universitaires indiens ont vu leurs travaux récompensés par le prix Ig Nobel, cette distinction qui met à l’honneur des recherches aussi surprenantes que pertinentes. Leur sujet ? Un problème quotidien que chacun connaît trop bien : les chaussures malodorantes et leur impact sur l’usage des meubles à chaussures dans nos foyers.
L’histoire a commencé dans les couloirs d’un campus universitaire près de Delhi, où des rangées de baskets abandonnées par les étudiants s’amoncelaient devant les chambres. Ce n’était pas un souci de place, mais bien de mauvaises odeurs qui forçaient les jeunes à reléguer leurs souliers à l’extérieur. De ce constat banal est née une étude singulière qui allait croiser design, microbiologie et innovation.

Vikash Kumar, enseignant à la Shiv Nadar University, et son ancien étudiant Sarthak Mittal, aujourd’hui ingénieur logiciel, ont interrogé près de 150 étudiants pour comprendre leurs habitudes. Plus de la moitié reconnaissaient s’être déjà sentis gênés par l’odeur de leurs propres chaussures ou de celles d’autrui. Les astuces de fortune — sachets de thé, bicarbonate ou désodorisants classiques — n’apportaient que peu de résultats.
En s’appuyant sur des recherches existantes, les deux chercheurs ont identifié la bactérie Kytococcus sedentarius, responsable des effluves nauséabonds. Ils ont alors testé une solution inattendue : l’exposition des chaussures à une lampe émettant des rayons UVC, connus pour leur pouvoir germicide. Les essais, menés sur les chaussures d’athlètes universitaires particulièrement odorantes, ont révélé qu’une exposition de deux à trois minutes suffisait à éliminer les bactéries et à neutraliser l’odeur. Mais au-delà de dix minutes, la chaleur excessive abîmait la semelle et dégageait une senteur de caoutchouc brûlé.
Les résultats étaient clairs : avec le bon dosage, il était possible de transformer un meuble banal en étagère à chaussures stérilisante. L’idée d’un prototype équipé d’un tube UVC voyait ainsi le jour, transformant un objet domestique courant en solution technologique simple mais ingénieuse.
Rien ne laissait penser que cette étude, publiée discrètement en 2022, connaîtrait un tel destin. Mais le comité des Ig Nobel, basé aux États-Unis et animé par la revue Annals of Improbable Research, a déniché ce projet et décidé de l’honorer. Chaque année, cette cérémonie décalée célèbre dix découvertes qui font « d’abord rire, puis réfléchir ».
Cette distinction place les deux chercheurs aux côtés d’une galerie internationale haute en couleur : des biologistes japonais qui peignent des vaches pour éloigner les mouches, des pédiatres américains qui ont montré que l’ail rend le lait maternel plus attractif, ou encore des chercheurs néerlandais démontrant que l’alcool améliore temporairement la maîtrise d’une langue étrangère.
Pour Vikash Kumar, l’essentiel est ailleurs : « La recherche est souvent un travail discret, mené par passion. Ce prix rappelle qu’il est aussi possible de s’amuser en explorant des questions que personne n’ose poser. » Son collègue ajoute que cette reconnaissance les pousse à aller plus loin : pourquoi ne pas transformer d’autres petits désagréments du quotidien en terrains de recherche ?
Ainsi, derrière la plaisanterie des chaussures qui puent, se dessine une leçon plus large : l’innovation naît parfois d’un détail insignifiant, et l’humour peut devenir un formidable moteur scientifique.

