Dans un contexte de recomposition linguistique accélérée, les dynamiques de la francophonie au Maroc révèlent des mutations profondes, notamment chez les jeunes générations. Entre héritage institutionnel et aspirations globalisées, les usages comme les représentations évoluent.
«Alors que le français conserve sa quatrième place parmi les langues les plus parlées au monde, selon l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), son statut au Maroc ne peut être appréhendé sans interroger les pratiques et les représentations des jeunes. Entre consolidation et recomposition, la francophonie marocaine se redéfinit dans un marché linguistique en mutation.
Cette progression globale masque des recompositions locales plus fines. Au Maroc, le paysage linguistique est traversé par des tensions et des réajustements, particulièrement visibles chez les jeunes. Une enquête menée auprès de 258 étudiants marocains, âgés majoritairement de 17 à 23 ans et issus de filières variées, permet d’en saisir les contours.
Premier constat : le français demeure massivement présent dans les pratiques. Plus de 90 % des étudiants déclarent l’utiliser dans leur parcours universitaire ainsi que dans des contextes académiques et professionnels. Cette présence s’inscrit dans un héritage institutionnel encore structurant, notamment dans les filières scientifiques et économiques.
Deuxième constat, plus déterminant : les représentations évoluent. Plus de 70 % des étudiants considèrent désormais l’anglais comme la langue la plus utile pour leur avenir. Dans les réponses ouvertes, les termes convergent : « langue d’avenir », « langue internationale », voire « nécessité dans un monde globalisé ». À l’inverse, le français est davantage associé à des registres académiques ou culturels : « langue des études », « langue d’éloquence », « importante mais moins décisive pour l’avenir ». Ces perceptions traduisent un glissement progressif, sans pour autant signifier un abandon.
Ce décalage entre usages et représentations s’éclaire à travers le concept de marché linguistique développé par Pierre Bourdieu. Dans Ce que parler veut dire, il montre que la valeur d’une langue dépend des rapports de force entre locuteurs. Autrement dit, parler une langue revient aussi à se positionner dans un espace social structuré par des enjeux de pouvoir et de légitimité.
Dans ce marché en recomposition, le français conserve une place structurante, mais voit son capital symbolique concurrencé par l’anglais, perçu comme plus rentable sur le plan professionnel. Les données le confirment : si une part importante des étudiants associe encore le français au prestige, celui-ci apparaît désormais en reconfiguration.
La notion d’imaginaire linguistique, développée par Anne-Marie Houdebine, permet d’approfondir cette lecture. Elle désigne l’ensemble des représentations et des valeurs associées aux langues, qui orientent les pratiques.
Deux imaginaires coexistent ainsi clairement dans les discours recueillis :
le français, lié au prestige, au savoir et à la formation académique ;
l’anglais, associé à la mobilité, à l’innovation et à l’ouverture internationale.
Il ne s’agit pas d’une rupture, mais d’une redistribution des rôles. Le français reste central dans les pratiques institutionnelles, tandis que l’anglais s’impose dans les projections d’avenir. Cette tension se reflète dans les perceptions : près de 60 % des étudiants estiment que la francophonie a encore un avenir au Maroc, contre 40 % qui expriment des doutes, souvent liés à la montée de l’anglais dans les entreprises.
Ce qui se joue ici relève davantage d’une hybridation linguistique que d’un remplacement. Les jeunes Marocains composent avec plusieurs langues, adaptent leurs usages et mobilisent un répertoire pluriel.
La francophonie ne disparaît pas : elle se reconfigure. Elle s’inscrit désormais dans un écosystème linguistique en constante évolution, où les langues coexistent, se spécialisent et se redéfinissent.
Ainsi, le cas marocain n’infirme pas la progression mondiale du français : il en révèle les modalités concrètes dans un contexte marqué par la mondialisation et la recomposition des hiérarchies linguistiques.»,

