Posséder une Ferrari n’a jamais été une expérience ordinaire. Chez le constructeur de Maranello, acheter une voiture ne suffit pas toujours pour en faire ce que l’on veut.
L’histoire est devenue célèbre : le chanteur canadien Justin Bieber aurait été banni des listes privilégiées de Ferrari après avoir modifié l’apparence de sa voiture, notamment sa couleur et ses jantes. Vraie ou amplifiée par la légende, l’anecdote résume parfaitement la philosophie de la marque italienne.
Ferrari contrôle tout. Ou presque.
Les reventes trop rapides sont mal vues. Les séries limitées sont réservées aux clients les plus fidèles. Certaines personnalisations sont découragées pour préserver l’image de la marque. Même l’accès à certains modèles relève davantage d’une sélection que d’un simple acte d’achat.
Depuis des décennies, Ferrari construit sa désirabilité en verrouillant son récit, son image et ses codes esthétiques avec une rigueur rarement égalée dans l’industrie automobile.
C’est précisément pour cette raison que le lancement de la nouvelle Ferrari Luce provoque aujourd’hui un tel séisme.
Car pour la première fois depuis longtemps, Ferrari ne fait pas seulement face aux critiques habituelles réservées aux nouveaux modèles. Elle est accusée par une partie de ses propres passionnés d’avoir perdu ce qui faisait sa singularité.
Présentée à Rome, la Luce marque une rupture historique : il s’agit du premier modèle 100% électrique jamais produit par la marque au cheval cabré.
Dessiné par le studio LoveFrom de Jony Ive et Marc Newson, connu pour son travail avec Apple, le véhicule adopte une silhouette totalement différente des Ferrari traditionnelles. Exit le long capot agressif, les proportions de GT classique et les lignes musclées qui ont façonné l’identité visuelle de Maranello pendant des décennies.
La Luce affiche un profil monolithique, cinq portes, cinq places et une silhouette ovoïde qui a immédiatement déclenché une avalanche de réactions sur les réseaux sociaux.
Le problème n’est pas tant qu’elle soit électrique, le problème est qu’une partie du public estime qu’elle ne ressemble plus à une Ferrari.
Depuis sa présentation, les commentaires se multiplient. Certains internautes évoquent une inspiration trop proche des nouveaux véhicules électriques chinois. D’autres y voient un croisement improbable entre un monospace de luxe, un SUV premium et un concept-car futuriste.
Lewis and Charles revealed fully electric Ferrari Luce. pic.twitter.com/5HFrxjcOZJ
— La Gazzetta Ferrari (@GazzettaFerrari) May 25, 2026
Pour une marque qui a passé des années à défendre jalousement son identité, les comparaisons sont particulièrement douloureuses.
Plusieurs observateurs ont même souligné l’ironie de la situation : Ferrari, qui a longtemps incarné l’antithèse de la standardisation automobile, se retrouve aujourd’hui accusée de produire une voiture dont le design pourrait être confondu avec celui de certains nouveaux constructeurs asiatiques.
Pourtant, sur le plan technique, la fiche est impressionnante. Avec plus de cinq mètres de longueur et plus de 2,2 tonnes sur la balance, la Luce développe 1.050 chevaux et 990 Nm de couple. Ferrari annonce un 0 à 100 km/h en 2,5 secondes et une vitesse maximale de 310 km/h.
Le système repose sur quatre moteurs électriques indépendants intégrés aux roues, associés à une gestion électronique sophistiquée du couple, à une suspension active dérivée de la Ferrari F80 et à quatre roues directrices.
Même la question du son, sujet sensible chez les passionnés, a fait l’objet d’un travail spécifique. Ferrari affirme avoir développé une signature sonore reposant sur les vibrations naturelles des moteurs électriques plutôt que sur une simple bande-son artificielle diffusée dans les haut-parleurs.
Mais les chiffres n’ont pas suffi à calmer la polémique, face aux critiques, le directeur général de Ferrari, Benedetto Vigna, est lui-même sorti du silence quelques jours seulement après la présentation officielle.
Selon lui, les réactions sont prévisibles face à un objet aussi radical. Il assure que la Luce enregistre déjà des commandes et insiste sur le fait qu’il faut la voir et la conduire avant de la juger.
Un discours qui traduit surtout la confiance d’une marque dont le carnet de commandes reste solide malgré la tempête médiatique.
🚨 | Luca Cordero di Montezemolo on the new Ferrari Luce:
“If I said what I really think, I’d harm Ferrari. We’re risking the destruction of a myth, I’m very sorry about that. I hope they at least remove the Prancing Horse from that car” pic.twitter.com/CdqD5mGFuN
— La Gazzetta Ferrari (@GazzettaFerrari) May 26, 2026
L’ancien président de Ferrari, Luca Cordero di Montezemolo, s’est montré beaucoup moins enthousiaste. Sa sortie a fait le tour de la presse italienne. Il a même déclaré espérer que le célèbre cheval cabré soit retiré de cette voiture, estimant qu’elle risquait de fragiliser un mythe construit sur plusieurs générations.
La réaction des marchés n’a pas été plus tendre. L’action Ferrari a perdu plus de 8% à la Bourse de Milan après la présentation avant de reprendre une partie du terrain perdu.
Au fond, la question dépasse largement le cas de la Luce.
Ferrari vend déjà près d’une voiture sur deux en version hybride. Le passage à l’électrique était inévitable. Mais la marque découvre aujourd’hui ce que d’autres constructeurs prestigieux ont appris avant elle : transformer une technologie est une chose, transformer un imaginaire en est une autre.
La Luce sera peut-être un succès commercial. Elle sera peut-être même une excellente Ferrari à conduire.
Mais une chose est déjà certaine : rarement une Ferrari aura autant fait parler d’elle avant même d’avoir pris la route. Et rarement les critiques auront été aussi virulentes pour une marque qui, d’habitude, maîtrise son récit mieux que n’importe quel autre constructeur automobile.

