Les marchés pétroliers traversent une nouvelle phase de tension. Vendredi, le prix du pétrole a brusquement accéléré, franchissant la barre des 90 dollars le baril, dans un contexte de forte instabilité au Moyen-Orient et de craintes grandissantes sur l’approvisionnement mondial. Les investisseurs redoutent notamment les conséquences du blocage du détroit d’Ormuz, un passage stratégique pour le commerce énergétique mondial.
En milieu d’après-midi, le baril de Brent, référence internationale, progressait d’environ 5 % pour atteindre près de 90 dollars, après avoir brièvement dépassé les 90,25 dollars. Sur le marché américain, le baril de West Texas Intermediate (WTI) a également franchi ce seuil symbolique, touchant momentanément 90,48 dollars, soit une hausse dépassant 11 %. Quelques heures plus tard, la progression s’est accentuée : le Brent s’échangeait au-delà de 94 dollars, en hausse d’environ 10 % sur la journée, tandis que le WTI dépassait les 92 dollars, gagnant plus de 13 %.
Cette flambée des cours du pétrole s’inscrit dans un climat géopolitique particulièrement tendu. Les déclarations du président américain Donald Trump, promettant de poursuivre la guerre jusqu’à la « capitulation totale » de l’Iran, ont alimenté l’inquiétude des marchés quant à une aggravation du conflit régional. Depuis le déclenchement des hostilités, plusieurs infrastructures énergétiques ont été visées par des attaques, alimentant les craintes d’une perturbation durable de l’offre mondiale.
Le point névralgique demeure le détroit d’Ormuz. En temps normal, environ 20 % de la production mondiale de pétrole et une part similaire du gaz naturel liquéfié y transitent. Or, depuis les frappes israélo-américaines du 28 février, le trafic maritime y est fortement perturbé, les Gardiens de la Révolution iraniens bloquant de facto ce corridor énergétique vital. « Le détroit d’Ormuz n’a jamais été fermé auparavant, ce qui rend la situation extrêmement incertaine pour les marchés », souligne Bjarne Schieldrop, responsable de l’analyse des matières premières chez SEB.
Cette paralysie bouleverse l’ensemble de la chaîne énergétique : transport du brut, approvisionnement des raffineries et distribution des carburants. Giovanni Staunovo, analyste chez UBS, résume la situation : chaque journée supplémentaire sans circulation normale dans le détroit accentue la tension sur le marché pétrolier mondial.
Certains producteurs tentent d’amortir le choc. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent d’oléoducs alternatifs permettant de contourner partiellement le détroit d’Ormuz. Mais ces capacités restent limitées. Selon l’analyste Homayoun Falakshahi, environ 8,7 millions de barils par jour restent actuellement bloqués, faute d’itinéraires suffisants pour les acheminer vers les marchés internationaux.
La situation pèse déjà sur l’activité énergétique dans la région. L’Irak a réduit la production sur l’un de ses principaux champs pétroliers en début de semaine. Au Koweït, certaines installations ont également ralenti leur cadence, les capacités de stockage de pétrole brut ayant atteint leurs limites. Même si les exportations reprenaient rapidement, un délai serait nécessaire avant de retrouver un niveau normal de production.
Face au risque de pénurie, plusieurs pays prennent des mesures d’urgence. La Chine a demandé à ses grands raffineurs de suspendre temporairement leurs exportations de carburants afin de sécuriser son marché intérieur. Les États-Unis, de leur côté, ont autorisé pour un mois la livraison de pétrole russe sous sanction vers l’Inde afin de compenser les perturbations qui affectent l’approvisionnement énergétique de New Delhi.
Washington a également annoncé que la marine américaine escorterait les navires marchands tentant de traverser le détroit d’Ormuz lorsque les conditions le permettront. Les analystes d’Eurasia Group estiment toutefois que ces mesures pourraient seulement permettre une reprise partielle du trafic, sans retrouver les volumes d’avant-conflit.
La flambée du pétrole secoue également les marchés financiers. Depuis la réouverture des marchés en début de semaine, le baril de Brent a progressé d’environ 30 %, atteignant des niveaux qui n’avaient plus été observés depuis l’automne 2023. Cette hausse rapide renforce les craintes d’une nouvelle poussée inflationniste, particulièrement en Europe où les économies dépendent fortement des importations d’hydrocarbures.
Les Bourses mondiales ont réagi immédiatement. En Europe, la place de Paris a clôturé en baisse de 0,65 %, Francfort de 0,94 % et Londres de 1,24 %. Sur la semaine, les principaux indices accusent des reculs marqués : le CAC 40 perd près de 7 %, le DAX allemand plus de 6 % et le FTSE 100 environ 5,7 %. À Wall Street, le Dow Jones a reculé de 0,95 %, tandis que le Nasdaq a cédé 1,59 %.
Les tensions sur l’énergie interviennent en outre dans un contexte économique déjà fragile. Aux États-Unis, les dernières données sur l’emploi ont surpris les marchés : l’économie a détruit 92 000 emplois en février et le taux de chômage est remonté à 4,4 %. Ce retournement complique l’équation pour la Réserve fédérale américaine, tiraillée entre la nécessité de soutenir l’activité et celle de contenir les pressions inflationnistes.
Les marchés obligataires reflètent également cette nervosité. En Europe, le rendement des obligations allemandes à dix ans s’est hissé à 2,86 %, contre 2,64 % avant l’escalade du conflit. Les taux français et italiens suivent la même trajectoire, signe d’une inquiétude croissante des investisseurs.
Si la crise devait s’installer dans la durée, l’envolée du pétrole pourrait peser lourdement sur la croissance mondiale. Plusieurs analystes évoquent déjà le spectre d’un ralentissement économique, voire d’une récession si les tensions énergétiques se prolongent.


