Devant les chefs d’entreprise réunis à Confédération Générale des Entreprises du Maroc, le directeur général de l’Office des Changes, Driss Benchikh, a confirmé la trajectoire du Maroc vers une convertibilité élargie du dirham. L’Instruction Générale des Opérations de Change 2026 (IGOC 2026) marque une nouvelle étape de cette évolution : davantage d’ouverture, des procédures simplifiées et un cadre plus déclaratif, sans renoncer à la vigilance sur les équilibres extérieurs.
Le message adressé au secteur privé est limpide. Le régime de change doit accompagner l’internationalisation des entreprises marocaines, non la freiner. La perspective d’une convertibilité totale du dirham est assumée, mais elle demeure conditionnée par la stabilité macroéconomique et la solidité des fondamentaux.
Les marges actuelles reposent sur des indicateurs jugés robustes. Les réserves en devises dépassent 435 milliards de dirhams, couvrant plus de six mois d’importations. Les exportations ont atteint 469 milliards de dirhams. Le déficit commercial structurel reste toutefois conséquent, à 355 milliards de dirhams, avec un taux de couverture de 57 %. Ce déséquilibre est compensé par trois flux majeurs : 140 milliards de dirhams de recettes voyages, en progression de 20 %, 122 milliards de transferts des Marocains résidant à l’étranger et 36 milliards d’investissements directs étrangers. C’est dans ce contexte que l’IGOC 2026 introduit un nouveau palier d’assouplissement, chaque mesure ayant été précédée d’analyses d’impact.
Parmi les avancées les plus attendues figure l’assouplissement du cadre applicable aux investisseurs étrangers. Les contrats de cession peuvent désormais intégrer librement des clauses de garanties d’actif et de passif, sans autorisation préalable. Une évolution technique, mais décisive pour fluidifier les opérations de fusion-acquisition et rapprocher le cadre marocain des standards internationaux. Autre signal fort : les investisseurs étrangers résidents peuvent transférer leurs revenus d’investissement, même sans justificatif du financement initial en devises, dans la limite de 2 millions de dirhams pour les investissements anciens.
Pour les entreprises, la réforme la plus structurante concerne la suppression de la liste limitative des services importables. Jusqu’ici, toute prestation absente d’une nomenclature pouvait être bloquée par la banque. Désormais, la logique change. La prestation doit être réelle, justifiée et en lien avec l’activité, mais l’approche administrative laisse place à une appréciation économique fondée sur la substance. La responsabilité se déplace vers l’entreprise et son établissement bancaire, dans un cadre clarifié.
La libéralisation se traduit également par un relèvement significatif des dotations en devises. La dotation voyage d’affaires passe à 1 million de dirhams, voire 1,5 million pour certaines catégories, contre 500.000 dirhams auparavant. Les startups bénéficient d’un tournant majeur : l’obligation de trois années d’activité pour investir à l’étranger est supprimée. Elles peuvent désormais engager jusqu’à 10 millions de dirhams par an dès leur création, sans condition d’ancienneté ni certification des comptes. Les plafonds dédiés au commerce électronique sont relevés à 2 millions de dirhams. Le régime de change s’adapte ainsi à la réalité des entreprises technologiques, pour lesquelles la projection internationale rapide conditionne souvent la croissance.
L’IGOC 2026 élargit par ailleurs l’accès aux instruments de couverture contre le risque de change, le risque de taux et la volatilité des matières premières. Les entreprises peuvent couvrir jusqu’à 100 % de leurs expositions éligibles, à condition que l’opération corresponde à un besoin avéré et non spéculatif. La réforme associe ainsi ouverture et gestion prudente du risque.
Au-delà des mesures techniques, le texte consacre un basculement institutionnel. Le régime évolue d’un système fondé sur l’autorisation préalable vers un cadre plus déclaratif, avec contrôle a posteriori. Les droits d’accès aux devises sont clarifiés, les documents exigés réduits, les pouvoirs des banques élargis. L’architecture du texte, structurée en six chapitres, vise à limiter les zones d’interprétation et à renforcer la lisibilité.
Cette refonte est le fruit d’une concertation approfondie : 130 réunions ont été organisées avec les fédérations professionnelles, les banques et les partenaires institutionnels. La rencontre organisée à Casablanca s’inscrit dans ce dialogue permanent entre régulateur et opérateurs économiques. Le 17 février 2026, les discussions ont porté sur les modalités concrètes d’application, un point sensible pour les entreprises soumises à des impératifs de conformité stricts.
Le président de la CGEM, Chakib Alj, a salué un signal favorable à la compétitivité des entreprises marocaines. Dans un contexte d’exportations dynamiques et d’afflux d’IDE, mais de déficit commercial persistant, la réglementation des changes est appelée à devenir un levier de performance. Il a toutefois insisté sur la nécessité d’améliorer encore la prévisibilité du cadre juridique, notamment en clarifiant les procédures de contrôle et de contentieux et en adaptant les sanctions à la gravité des infractions.
En toile de fond, la convertibilité élargie du dirham ne relève pas d’un choix idéologique, mais d’une stratégie graduée. Le Maroc avance par paliers, en articulant ouverture financière, attractivité des investissements et préservation des équilibres extérieurs. L’IGOC 2026 s’inscrit dans cette trajectoire : faire du régime de change un outil au service de la compétitivité et de l’ambition internationale des entreprises marocaines.

