Le secteur de la santé marocaine, régulièrement pointé du doigt pour ses dérives, s’apprête à être passé au crible. L’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption (INPPLC) vient de confier au cabinet Forvis Mazars la conduite d’une étude d’envergure destinée à dresser une cartographie précise des risques de corruption qui minent le système de soins. Un contrat estimé à 2,3 millions de dirhams a été conclu pour mener à bien ce travail d’analyse et de diagnostic.
L’enquête portera sur trois axes majeurs : les relations entre citoyens et structures hospitalières (parcours du patient), la chaîne de valeur des produits de santé – notamment les médicaments et dispositifs médicaux – ainsi que la régulation du secteur privé, incluant les cliniques et cabinets médicaux. L’objectif est d’évaluer la fréquence, l’intensité et la nature des pratiques de corruption dans chacune de ces sphères.
Une étude pour comprendre et agir
Au-delà du constat, cette démarche vise à identifier les causes profondes de la corruption, ses manifestations et ses impacts sur la qualité et l’équité d’accès aux soins. À terme, une stratégie d’action assortie de mécanismes de suivi et d’évaluation sera proposée, intégrant les nouvelles structures de gouvernance du système de santé. L’ambition de l’Instance est claire : restaurer la confiance dans le service public et renforcer la transparence dans un secteur vital pour les citoyens.
Cette initiative s’inscrit dans la continuité de la grande enquête nationale sur la corruption menée en 2022. Celle-ci avait révélé que 68 % des Marocains résidant dans le pays et 76 % des Marocains du monde considèrent la santé comme le domaine le plus gangrené par la corruption.
Plus alarmant encore : 17 % des usagers du système public affirmaient avoir versé ou s’être vu réclamer un pot-de-vin lors de leur parcours de soins. L’INPPLC notait également que le secteur de la santé publique arrivait en cinquième position des administrations les plus exposées à ce type de pratiques, après les forces auxiliaires, la gendarmerie, la police et les transports.
Des perceptions constantes, une indignation croissante
L’étude de 2022, conduite auprès de 5 000 citoyens et 1 000 Marocains résidant à l’étranger, confirmait une tendance déjà observée dans l’enquête de 2014. La santé demeure, pour une majorité de répondants âgés de 25 à 34 ans, le secteur le plus vulnérable aux pratiques illégales. Les micro-entreprises interrogées dans le cadre de l’étude partagent ce constat : trois responsables sur quatre estiment que la corruption y est généralisée, voire systémique.
Les conclusions de l’INPPLC rappellent que la corruption dans la santé se manifeste à plusieurs niveaux : petite corruption, par le biais des pots-de-vin ou faveurs, mais aussi grande corruption, liée aux marchés publics, aux autorisations d’ouverture, ou encore à la gestion des ressources. L’Instance souligne que ces dérives trouvent souvent racine dans un cadre réglementaire flou, une multiplicité d’intervenants, et un manque de coordination dans la reddition des comptes.
Un nouveau cadre institutionnel
Cette démarche analytique intervient alors que le ministère de la Santé et de la Protection sociale amorce une réorganisation de ses attributions à travers le décret n°2.25.615, adopté récemment par le Conseil de gouvernement. Ce texte vise à clarifier les missions et les structures du ministère, un préalable jugé indispensable à l’assainissement du secteur.
En combinant diagnostic, transparence et action, l’INPPLC espère dessiner une cartographie précise des risques et bâtir les outils nécessaires pour endiguer durablement la corruption dans la santé.
Un chantier décisif, tant pour la crédibilité des institutions que pour le droit fondamental des citoyens à des soins équitables et intègres.

