Ce matin-là, entre deux klaxons hystériques et une odeur de gasoil rance, je l’aperçois. Elle fend la circulation casablancaise avec la grâce d’une libellule et la témérité d’une kamikaze. Blouson court, casque pastel, lunettes oversize et bottines bien campées sur les pédales : la conductrice de vespa. Elle n’est pas seule. Elles sont de plus en plus nombreuses, ces femmes qui, chaque matin, grimpent sur leur deux-roues comme on enfilerait une armure légère – pas pour la guerre, non, mais pour un duel quotidien contre la ville.
Car il ne faut pas se tromper de décor. Nous ne sommes ni à Rome, où les vespas zigzaguent entre les Fiat avec nonchalance, ni à Amsterdam, où le vélo est roi et le klaxon un animal en voie d’extinction. Nous sommes à Casablanca. La blanche. La bruyante. La brutale. Casablanca et ses lundis matin : symphonie industrielle où se croisent bus gigantesques, triporteurs enragés, taxis suicidaires, scooters pétaradants, et parfois — pour l’exotisme — un âne blasé tirant une charrette.
Et c’est là, dans ce capharnaüm mécanique, que surgit cette élégante amazone sur son scooter, l’air de dire : « Je suis là, je suis debout, et j’ai rendez-vous avec ma liberté. »
Le phénomène n’est pas anodin. Il y a cinq ans à peine, une femme sur une moto à Casa, c’était aussi rare qu’un passage piéton respecté. Aujourd’hui, elles sont partout. Petits scooters ou grosses cylindrées, sacs à main en bandoulière ou top-case intégré, salariées pressées, étudiantes audacieuses ou mamans multitâches : elles ont investi l’asphalte comme un territoire à reconquérir.
Et il faut bien le dire : elles ont du cran. Moi, homme dans la force de l’âge, je rechigne à enfourcher un vélo dans cette jungle urbaine où le code de la route est une légende urbaine et le clignotant un accessoire décoratif. Alors oui, un million de respect.
Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi ici ? Pourquoi elles ?
D’un point de vue sociologique, plusieurs éléments s’imbriquent. D’abord, une urbanisation anarchique qui a rendu les déplacements en voiture aussi plaisants qu’une coloscopie sans anesthésie. Ensuite, une transformation des rôles sociaux : la femme marocaine, surtout en milieu urbain, n’est plus assignée à la place du passager — ni dans la voiture, ni dans la vie. Elle travaille, elle gère, elle bouge. Et elle n’a plus envie d’attendre que son frère ou son mari la dépose devant la fac ou le boulot.
Il y a aussi, disons-le, un facteur économique. Face à l’inflation galopante, aux prix de l’essence qui donnent le vertige et au stationnement qui tient du jeu de piste, le deux-roues est une solution pragmatique. Moins cher, plus rapide, plus agile. Et tant pis pour les nids-de-poule.
Enfin, n’oublions pas l’influence culturelle et technologique. Instagram, TikTok et Netflix ont replacé la moto comme un objet cool, stylé, presque féministe. Le scooter devient l’accessoire d’émancipation 2.0. Un peu comme le tailleur-pantalon l’a été dans les années 80. Et Casablanca, malgré sa réputation de bastion machiste, n’échappe pas à cette lame de fond.
Ce n’est pas sans précédent. À Marrakech, les femmes en mobylette sont monnaie courante depuis les années 70. Mais on pouvait toujours arguer que c’était une exception folklorique, liée au tourisme, à une sorte de Marrakech-by-night sauce Vespa. Là, non. Casablanca, c’est l’épreuve du feu. Si elles tiennent ici, elles tiendront partout.
Et pendant que certains s’arrachent les cheveux en voyant leur virilité égratignée par une femme qui double leur SUV rutilant avec un sourire tranquille, moi je dis : vive les reines du bitume. Elles ne réclament pas la voie royale, seulement qu’on ne leur coupe pas la route. Et à bien y réfléchir, c’est déjà tout un programme.

