Ce devait être une soirée de confirmation pour le football africain, une vitrine pour un continent qui progresse. Que nenni. La demi-finale retour de Coupe de la Confédération de la CAF entre l’OC Safi et l’USM Alger a finalement offert tout l’inverse. Une rencontre parasitée, retardée, et défigurée par des débordements qui interrogent, au même niveau que la nature de leur répétition sur le sol marocain.
Tout avait pourtant été mis en place pour que cette demi-finale retour se déroule dans un cadre maîtrisé, propice au football. Au stade El Massira El Khadra de Safi, l’accueil des supporters de l’USM Alger s’inscrivait dans une logique d’ouverture propre à l’esprit de compétition, avec un encadrement logistique et sécuritaire assumé.
Mais avant même le coup d’envoi, le scénario a basculé. Jets de projectiles, fumigènes, invectives, mouvements de foule : la tension est montée, jusqu’à rendre inévitable une interruption. Le coup d’envoi, prévu à 20 heures, a été repoussé de plus d’une heure. Le football, lui, est resté en arrière-plan.
Il faut le dire clairement : sans l’intervention rapide des forces de l’ordre, la soirée aurait pu basculer dans un autre registre. Le dispositif sécuritaire a tenu. Mais c’est précisément là que réside le problème. Quand la réussite d’un match dépend d’une capacité à contenir plutôt qu’à organiser, c’est que le cadre global est défaillant.
Les quelques centaines de supporters algériens de l’USMA avaient pourtant bénéficié de conditions favorables. Ce constat renforce le décalage entre l’intention initiale et le comportement observé sur place. Le football africain ne peut plus se permettre ce type de dissonance.
Une répétition qui interroge
C’est connu : à force de forger, on devient forgeron. Mais à force de débordements, d’arrêts de jeu improvisés et de matchs reportés… que devient-on exactement ? Une anomalie ? Un sketch permanent ? Les parias d’un football qui avance sans nous ? Force est de constater que ce qui s’est produit à Safi ne surgit pas de nulle part. Les images rappellent d’autres récentes en finale de la dernière CAN, où des débordements avaient déjà accompagné une rencontre à forte charge émotionnelle. Même mécanique, mêmes dérives : frustration, rivalité, effet de groupe.
La question n’est désormais plus de savoir si ces incidents sont exceptionnels. Elle est de comprendre pourquoi ils persistent, malgré les progrès structurels du football africain. Et quand cela devient une habitude sur notre sol, ça soulève des questions qui dépassent aussi largement le cadre du football.
Car, dans le même temps, le football africain avance. La Confédération africaine de football et ses fédérations partenaires travaillent à améliorer ses compétitions, leur visibilité, leur organisation. Les clubs voyagent mieux, les stades se modernisent, les droits télévisés progressent. Une dynamique existe. Elle est réelle.
Mais elle reste fragile, ou se voit fragilisée. Et chaque incident de ce type agit comme un rappel brutal : la professionnalisation ne se décrète pas uniquement dans les instances ou les infrastructures. Elle se construit aussi dans les comportements. Ce décalage semble aujourd’hui le principal frein de ce développement, ce que le football africain ne peut plus accepter.
Il ne s’agit pas de pointer du doigt un club, ni même un pays. Il s’agit de constater une réalité : certains comportements continuent de tirer l’ensemble du continent vers le bas. Et c’est précisément cela qui devient inadmissible. Ça nous amène même à penser que la dernière finale de la CAN n’en était en fait qu’un avant-goût.
Parce que ces scènes ne sont pas neutres. Elles impactent l’image des compétitions, dissuadent certains partenaires, fragilisent la crédibilité d’un football africain qui cherche encore à imposer sa référence. Et c’est d’autant plus dommage que le potentiel est là pour briller.
L’art de tout gâcher
C’est d’autant plus dommage que le football africain semble avoir enfin engagé une véritable dynamique ascendante, à tous les niveaux : infrastructures, affluence, organisation, exposition médiatique. Tous les voyants paraissent progressivement évoluer au vert, comme si une nouvelle ère était en train de s’installer. La bonne tenue, le respect et le civisme semblent encore en faire l’exception.
Nous ? On veut du football africain dans ce qu’il a de plus vivant, de plus beau, de plus structuré. On veut voir l’Espérance Sportive de Tunis croiser le fer avec le TP Mazembe dans leur antre sans accroc. On veut ces soirées où le Wydad et le Raja font de Casablanca une capitale continentale. On veut voir le Zamalek SC et les grandes écuries du continent voyager sans frictions, dans des conditions à la hauteur de leur stature. On veut ces affiches où les clubs sud-africains, égyptiens, tunisiens, marocains, congolais, ainsi que tous les pays participants, écrivent ensemble les grandes heures de ce sport.
Et quelque part, c’est déjà en train d’exister. Les stades se remplissent, de nouvelles rivalités sportives se créent, les tribunes reprennent vie, les ambiances gagnent en intensité, les transmissions TV s’améliorent. Le football africain avance, lentement mais sûrement, vers cette image qu’il mérite. Pourquoi tout gâcher ?
Safi n’est pas un accident. C’est un signal. Un signal que le football africain ne peut plus ignorer s’il veut définitivement entrer dans l’ère qu’il prétend avoir atteinte.
À moins que “certains” ne le voient d’un autre œil.

