Il y a des finales qui se jouent sur la pelouse. Et d’autres qui se gagnent dans les textes. Celle-ci appartient aux deux. Dans la nuit du 18 janvier, Rabat avait rendu son verdict sportif. Deux mois plus tard, le droit a prononcé le sien. Sans appel.
Le coup de sifflet final d’un match de football est censé clore définitivement les débats. À condition, toutefois, que les acteurs n’aient pas, entre-temps, outrepassé le cadre même qui en garantit la légitimité. Car c’est précisément là que tout a basculé, dans les entrailles réglementaires d’une finale hors norme, lors de cette 90+8e minute électrique où l’arbitre central Jacques Ndala Ngambo a désigné le point de penalty, décision contestable, certes, mais seule compétence qui lui appartenait en propre.
Ce qui a suivi appartient désormais aux pages les plus singulières de l’histoire du football africain. Les joueurs sénégalais, emmenés par leur sélectionneur Pape Thiaw, ont quitté la pelouse, plongeant la finale dans un vide juridique aussi inédit qu’abyssal. Pendant près d’un quart d’heure, le Complexe Moulay Abdellah a retenu son souffle. Ce sont finalement Sadio Mané et, selon ses propres mots, Claude Le Roy qui ont raisonné les Lions et les ont ramenés dans le rond central. Le penalty de Brahim Diaz, une panenka trop ambitieuse, stoppée par Édouard Mendy, a ensuite semblé dissoudre l’incident. Et quand Pape Gueye a inscrit le but des prolongations, le Sénégal a cru refermer le dossier… Il ne l’était pas.
Au-delà de l’incident, c’est une autre réalité qui s’est imposée : celle d’un manque de professionnalisme qui continue de fragiliser l’image du football africain sur la scène internationale. Car à ce niveau de compétition, quitter la pelouse n’est pas un geste d’humeur, c’est une rupture avec les standards mêmes du haut niveau. Et chaque dérive de ce type alimente, à tort ou à raison, l’idée d’un football continental incapable de se gouverner avec rigueur. Le Sénégal n’a pas seulement perdu le fil d’un match ce soir-là ; il a offert au monde une séquence qui nourrit les procès récurrents faits au football africain, trop souvent décrié pour ses approximations, ses tensions et ses zones grises.
Le chemin de Lausanne est ouvert. Mais il empruntera les mêmes sentiers procéduraux que ceux que la FRMF a si méticuleusement balisés ces deux derniers mois.
La procédure, cette gardienne silencieuse
Tandis que Dakar s’enflammait et que le trophée prenait le chemin du Sénégal, la Fédération royale marocaine de football (FRMF) activait les leviers que peu avaient anticipés. Dès le lendemain de la finale, elle déposait un recours formel, demandant à la CAF de statuer sur le retrait de l’équipe sénégalaise du terrain. Le 28 janvier, la commission disciplinaire de la CAF prononçait ses premières sanctions, jugées insuffisantes par Rabat. Le 3 février, la FRMF faisait appel. La procédure suivait son cours, silencieuse et méthodique, pendant que la polémique sportive, elle, s’éteignait doucement dans les médias.
Ce mardi 17 mars, le jury d’appel de la CAF a tranché, en application de l’article 84 de son règlement : l’équipe du Sénégal est déclarée forfait, et le résultat homologué 3-0 en faveur de la FRMF. Deux mois après la cérémonie de remise du trophée, le Maroc est officiellement sacré champion d’Afrique pour la deuxième fois de son histoire, après 1976. Cinquante ans d’attente. Un titre mérité dans les travées d’un règlement que ses adversaires ont eux-mêmes décidé de piétiner.
L’article 82, d’abord, définit la faute : quitter le terrain sans autorisation de l’arbitre constitue une rupture caractérisée du protocole de match. L’article 84, ensuite, en fixe la sanction automatique : défaite par forfait, score 3-0. Ces dispositions ne souffrent aucune interprétation subjective. Ce sont des garde-fous conçus précisément pour les situations où la pression émotionnelle menace de faire imploser le cadre compétitif.
Pape Thiaw contre lui-même
Il est un détail que les thuriféraires du coaching sénégalais ont omis de mentionner dans leur plaidoyer enflammé : Pape Thiaw lui-même a reconnu sa faute. Face aux caméras de beIN Sports, il a déclaré : « Après réflexion, je n’ai pas du tout apprécié que j’ai pu dire à mes joueurs de sortir du terrain. Je m’excuse pour le football ». Un aveu net, lucide, qui tranche singulièrement avec les discours triomphalistes qui ont suivi. Car entre le sélectionneur qui reconnaît son erreur à chaud et l’hagiographie médiatique qui en a fait un symbole de résistance, il y a une distance que l’honnêteté intellectuelle commande de mesurer.
Le caractère inqualifiable de la séquence a d’ailleurs été souligné par des voix bien au-delà du Maghreb. Thierry Henry lui-même a jugé que « la réaction de l’équipe du Sénégal qui quitte le terrain, ce n’était pas la bonne », une formulation mesurée pour décrire ce qui constitue, dans le lexique du football professionnel, une faute grave contre l’esprit du jeu.
On objectera que l’arbitrage a été discutable. Peut-être. Mais dans le football comme en droit, contester une décision se fait dans l’enceinte prévue à cet effet, le recours réglementaire, et non en quittant la pelouse comme on abandonnerait une partie d’entraînement. La gestion du temps fort adverse, des décisions défavorables, de la pression d’un stade acquis à la cause adverse … c’est là que se forge la maturité d’un grand groupe. Ce soir-là, l’équipe sénégalaise a subi un pressing institutionnel sans en maîtriser les paramètres.
Saisir la commission disciplinaire, faire appel devant le jury compétent, s’appuyer sur les rapports d’arbitrage et les textes officiels … c’est le manuel du football professionnel. Pas un complot. Une procédure.
La FRMF, modèle de recours structuré
Il faut ici rendre à César ce qui lui appartient. La FRMF a tenu à préciser dans son communiqué que « sa démarche n’a jamais eu pour objet de contester la performance sportive des équipes engagées dans cette compétition, mais uniquement de demander l’application du règlement de la compétition ». Cette formulation n’est pas de la rhétorique diplomatique. C’est l’expression d’une gouvernance sportive adulte, qui sait distinguer le terrain du prétoire, et qui utilise les voies de recours pour ce qu’elles sont : des instruments de régulation institutionnelle, pas des armes de revanche.
Saisir la commission disciplinaire, faire appel devant le jury compétent, s’appuyer sur les rapports d’arbitrage et les textes officiels … c’est le manuel du football professionnel. Pas un complot. Une procédure.
Le Sénégal face à ses contradictions
Du côté dakarois, la réponse oscille entre la sidération et la contre-offensive rhétorique. Augustin Senghor, ancien président de la Fédération sénégalaise et membre du comité exécutif de la CAF, a dénoncé une décision qu’il considère comme une entorse aux règles du jeu, estimant que l’instance continentale s’est « substituée à l’arbitre de la finale en violation des lois du jeu ». Un angle juridique qui sera soumis au Tribunal Arbitral du Sport (TAS), seul organe désormais compétent pour trancher en dernier ressort. La Fédération sénégalaise dispose de dix jours suivant la notification pour saisir le TAS.
Le chemin de Lausanne est ouvert. Mais il empruntera les mêmes sentiers procéduraux que ceux que la FRMF a si méticuleusement balisés ces deux derniers mois. Et si le TAS est souverain, il n’est pas insensible aux textes réglementaires que les parties elles-mêmes ont acceptés au moment de s’engager dans la compétition.
Au-delà du sort d’un trophée, cette affaire soulève une question d’architecture institutionnelle. Le football africain s’est doté de règlements. Il les a codifiés, harmonisés, alignés sur les standards internationaux. Mais il souffre d’un vice chronique : l’application à géométrie variable, conditionnée par le momentum émotionnel, la pression des tribunes ou le poids politique des fédérations.
Ce n’est que le 17 mars, soit deux mois après la finale, que la décision du jury d’appel a été rendue. Un délai qui, en soi, dit quelque chose sur la difficulté de la CAF à trancher vite et clair quand les enjeux sont élevés. Un arbitrage rendu le soir même, ou dans les quarante-huit heures, n’aurait pas eu la même charge symbolique. Il aurait été perçu comme la suite logique d’un événement sportif, non comme une réécriture de l’histoire.
C’est là le vrai enseignement de cette CAN 2025 : la solidité d’un football continental ne se mesure pas seulement à la qualité du pressing mis en place ou à la densité des blocs défensifs. Elle se mesure à la vitesse et à la rigueur avec lesquelles ses institutions savent faire respecter leurs propres règles, dans le temps du match, pas dans celui de la diplomatie.
Le Sénégal avait mis en place un pressing collectif redoutable tout au long du tournoi. Il a suffi d’un quart d’heure hors du rectangle de jeu pour que l’ensemble du dispositif s’effondre. Le Maroc, lui, est champion d’Afrique. Sur le gazon comme dans les textes.
On nous a privés de notre joie, privés nos joueurs de leurs médailles, privés d’un titre attendu depuis cinquante ans. Le trophée est finalement revenu au bercail. Mais cela nous rendra-t-il nos nerfs, nos cœurs meurtris d’avoir vu une autre équipe soulever notre coupe ? Non. Alors, sommes-nous vraiment heureux d’avoir ce titre ?



