À Casablanca, le transport des défunts, longtemps laissé aux zones grises et aux pratiques informelles, entre dans une phase de structuration inédite. Derrière la technicité du nouveau cahier des charges, c’est une question de dignité, de régulation et de responsabilité publique qui se joue désormais à visage découvert.
Adopté dans le cadre du recours à la gestion déléguée, ce dispositif fixe un cadre strict à une activité à forte charge sociale et symbolique. Le nombre d’opérateurs est limité à vingt, sélectionnés selon des critères précis de compétence, de conformité administrative et de capacité logistique, mettant fin à l’accès libre qui prévalait jusqu’ici.
Des prix encadrés au cœur de la réforme
Le signal le plus fort envoyé par les autorités concerne la tarification. À l’intérieur du périmètre urbain, le prix du transport est désormais plafonné à 500 dirhams pour les trajets simples, qu’il s’agisse d’un transfert du domicile, de l’hôpital ou du dépôt mortuaire vers le cimetière. Les prestations incluant des étapes intermédiaires, notamment le passage par la mosquée, sont fixées entre 700 et 800 dirhams selon les configurations.
En dehors de Casablanca, le transport est indexé au kilomètre avec une grille dégressive allant de 9 à 7 dirhams selon la distance. Même les fournitures funéraires sont désormais régulées, avec des plafonds allant de 300 dirhams pour les accessoires de préparation à 1 400 dirhams pour certains cercueils.
L’objectif est explicite : empêcher toute exploitation financière des familles dans des moments de vulnérabilité extrême, en imposant transparence et traçabilité via l’affichage obligatoire des prix et la remise systématique de reçus.
Un encadrement technique et sanitaire renforcé
Le cahier des charges introduit un niveau d’exigence inédit sur le plan opérationnel. Les opérateurs devront disposer d’un minimum de quatre véhicules récents, équipés selon des normes précises : compartiments lavables, systèmes de ventilation, équipements de protection, dispositifs lumineux et conditions de transport garantissant la sécurité sanitaire.
Le service devra être assuré en continu, 24h/24, avec du personnel formé, soumis à un suivi médical régulier et tenu à des standards professionnels stricts. Une obligation de désinfection après chaque mission est également imposée, renforçant la dimension sanitaire d’un service longtemps négligé sur cet aspect.
Une commission mixte de contrôle, incluant autorités locales, services de santé et forces de sécurité, sera chargée de veiller au respect des engagements contractuels, avec un arsenal de sanctions allant de l’amende à la résiliation du contrat.
Une volonté assumée de rupture
Pour Karim Glaybi, membre du Conseil de la ville, cette réforme marque une inflexion claire. Il y voit « une étape décisive pour mettre fin à l’anarchie et barrer la route aux intermédiaires qui prospèrent sur la détresse des familles ».
L’élu insiste sur la portée éthique du texte, qu’il qualifie de « pacte moral » visant à garantir la dignité des défunts et à protéger les citoyens face à des pratiques jugées abusives. Il rappelle également que ce service « ne peut être assimilé à un simple marché », mais relève d’une mission publique où la dimension humaine prime sur toute logique de rentabilité.
Vers une harmonisation nationale des pratiques
Cette réforme locale s’inscrit dans un mouvement plus large de structuration du secteur funéraire au Maroc, intervenant dans un contexte marqué récemment par une vive controverse autour de la question des inscriptions autorisées sur les véhicules de transport de défunts.
Un décret conjoint des ministères de l’Intérieur et de la Santé est venu clarifier un cadre jusque-là sujet à interprétations divergentes, en redéfinissant de manière stricte les mentions pouvant figurer sur les véhicules.
Désormais, seules des formules précises sont autorisées, à savoir « Il n’y a de dieu que Dieu, Mohammed est le Messager de Dieu », « Toute âme goûtera à la mort » ainsi que la mention générique « Transport de défunts musulmans », toute autre inscription étant formellement proscrite.
Au-delà de l’aspect visuel, le texte introduit un renforcement notable des exigences techniques et sanitaires, imposant des matériaux facilement lavables, des systèmes de réfrigération adaptés, des dimensions minimales pour les compartiments ainsi que des protocoles stricts de désinfection après chaque intervention.
Le cadre réglementaire s’étend également aux opérations d’exhumation, avec des délais différenciés selon la nature des risques sanitaires et l’obligation de respecter des mesures de protection rigoureuses lors des interventions.
En toile de fond, se dessine une volonté claire d’uniformiser les pratiques à l’échelle nationale, en mettant fin aux disparités et en instaurant un équilibre entre impératifs de santé publique, encadrement juridique et respect des référents religieux.
À Casablanca, cette réforme prend ainsi une dimension particulière, en s’inscrivant comme une déclinaison concrète de cette dynamique nationale, avec l’ambition de réhabiliter un service public où la rigueur réglementaire rejoint une exigence essentielle : celle de préserver la dignité humaine jusque dans ses ultimes étapes


