L’industrie des voitures électriques se heurte à un paradoxe inattendu. Alors que les investissements dans les batteries n’ont jamais été aussi massifs, plusieurs constructeurs américains font désormais face à une surcapacité de production qui menace la rentabilité de leurs usines. Aux États-Unis, plus de 100 milliards de dollars ont été injectés au cours de la dernière décennie dans la construction de gigafactories destinées à accompagner la transition vers la mobilité électrique. Pourtant, la demande n’a pas suivi le rythme anticipé.
Le constat est particulièrement préoccupant pour les grands groupes automobiles. Ford, General Motors et leurs partenaires industriels ont considérablement renforcé leurs capacités de production de batteries, tablant sur une croissance soutenue du marché des véhicules électriques. Aujourd’hui, les installations nord-américaines affichent une capacité annuelle de 275 gigawattheures, soit l’équivalent de batteries pouvant équiper environ 3,4 millions de véhicules dotés d’accumulateurs de 80 kWh. Or, les ventes restent nettement en dessous des prévisions initiales.
Cette situation s’explique notamment par le ralentissement du marché américain. La fin du crédit d’impôt fédéral de 7 500 dollars accordé aux acheteurs de véhicules électriques a réduit l’attractivité de ces modèles auprès d’une partie des consommateurs. Sur les six derniers mois, les immatriculations de voitures électriques ont reculé de plus de 25 %, accentuant les difficultés des industriels qui avaient calibré leurs usines pour des volumes beaucoup plus élevés.
Face à cette réalité, les constructeurs cherchent de nouveaux débouchés pour écouler leur production. Le stockage d’énergie apparaît comme l’alternative la plus prometteuse. Les systèmes de stockage stationnaire, connus sous l’acronyme BESS (Battery Energy Storage Systems), connaissent une croissance rapide grâce à l’essor des énergies renouvelables et à la multiplication des centres de données dédiés à l’intelligence artificielle, particulièrement gourmands en électricité.
Ces installations permettent de stocker l’énergie produite par le solaire ou l’éolien lorsque la demande est faible, puis de la restituer lors des périodes de forte consommation. Selon les prévisions du secteur, les systèmes de stockage pourraient absorber 76 gigawattheures de batteries en Amérique du Nord cette année, contre 125 gigawattheures dans les cinq prochaines années. Malgré cette progression, le volume demeure insuffisant pour compenser entièrement les capacités construites à l’origine pour le marché automobile.
La reconversion des usines représente également un défi industriel de taille. Les batteries destinées aux véhicules électriques utilisent souvent des chimies à base de nickel, manganèse et cobalt, privilégiées pour leur densité énergétique. À l’inverse, le stockage stationnaire s’appuie de plus en plus sur des batteries lithium-fer-phosphate, moins coûteuses et plus durables. Adapter une chaîne de production à cette nouvelle technologie peut nécessiter jusqu’à 18 mois de travaux et d’ajustements.
Plusieurs industriels ont déjà engagé cette transformation. Ford prévoit d’investir deux milliards de dollars pour convertir son usine de Glendale, dans le Kentucky, afin de produire jusqu’à 20 gigawattheures de systèmes de stockage par an à partir de 2027. De son côté, LG Energy Solution reconfigure plusieurs sites nord-américains pour atteindre une capacité annuelle de 50 gigawattheures dédiés au stockage énergétique.
Dans cette course à la diversification, Tesla bénéficie d’une longueur d’avance. Le constructeur a développé depuis plus d’une décennie ses solutions Powerwall et Megapack, devenues un pilier de son activité énergétique. Cette branche affiche désormais des marges nettement supérieures à celles de l’automobile, confirmant l’intérêt croissant du marché pour les infrastructures de stockage d’électricité.
À ces défis s’ajoute la pression exercée par les géants chinois du secteur, notamment CATL et BYD, qui dominent largement le segment des batteries lithium-fer-phosphate. Malgré les droits de douane mis en place par Washington sur certains matériaux importés de Chine, la concurrence demeure intense et oblige les industriels américains à revoir leurs stratégies.
L’industrie des batteries traverse ainsi une phase d’ajustement majeure. Après avoir redouté une pénurie capable de freiner l’essor des voitures électriques, les constructeurs doivent désormais gérer l’excès inverse. Entre ralentissement des ventes, reconversion industrielle et montée en puissance du stockage énergétique, l’enjeu consiste désormais à trouver des débouchés rentables pour des capacités de production déjà construites et difficilement réversibles

