La publication de plusieurs millions de documents supplémentaires liés à l’affaire Jeffrey Epstein continue de provoquer une onde de choc à l’échelle mondiale.
Déclassifiées fin janvier par le ministère américain de la Justice, ces archives – plus de trois millions de pages, des milliers de vidéos et des centaines de milliers de photographies – révèlent ou confirment des liens, parfois anciens, entre le financier américain et de nombreuses personnalités issues des sphères politique, diplomatique, royale, économique et culturelle. Si ces documents n’ouvrent pas, à ce stade, la voie à de nouvelles poursuites judiciaires, ils nourrissent un malaise durable et relancent les débats sur l’ampleur réelle du réseau d’influence du criminel sexuel mort en prison en 2019.
Dès les premières heures suivant la mise en ligne de ces archives, plusieurs noms bien connus ont refait surface. En Norvège, la princesse héritière Mette-Marit s’est retrouvée au cœur d’une polémique après la révélation d’échanges répétés avec Jeffrey Epstein entre 2011 et 2014. Selon la presse norvégienne, son nom apparaît à de nombreuses reprises dans les documents rendus publics. Le contenu de certains messages, au ton léger et ambigu, a suscité une vive réaction dans l’opinion. La future reine de Norvège a reconnu une « erreur de jugement » et exprimé publiquement ses regrets, affirmant qu’elle n’aurait jamais dû entretenir le moindre contact avec Epstein.
Aux États-Unis, c’est le président du comité d’organisation des Jeux olympiques de Los Angeles 2028, Casey Wasserman, qui a dû s’expliquer. Des courriels datant de 2003, échangés avec Ghislaine Maxwell – condamnée à vingt ans de prison pour avoir aidé Epstein à recruter des mineures – figurent parmi les documents publiés. L’intéressé a présenté ses excuses, soulignant que ces échanges remontaient à plus de vingt ans et qu’ils avaient eu lieu bien avant la révélation des crimes du réseau Epstein.
En Europe centrale, les répercussions ont été immédiates. En Slovaquie, le Premier ministre Robert Fico a accepté la démission de son conseiller Miroslav Lajčák, ancien ministre des affaires étrangères, après la publication de messages dans lesquels Jeffrey Epstein évoquait, sur un ton désinvolte, la promesse de femmes. Bien que Robert Fico ait salué le « sens de responsabilité » de son conseiller, cette affaire a renforcé le malaise autour des relations entretenues par Epstein avec des diplomates de haut rang.
Au Royaume-Uni, l’ancien ambassadeur britannique aux États-Unis Peter Mandelson a de nouveau été fragilisé par les révélations. Déjà écarté de ses fonctions en raison de ses liens avec Epstein, il a annoncé son départ du parti travailliste après la publication de documents faisant état de flux financiers présumés entre lui et le financier américain au début des années 2000. Mandelson conteste ces allégations et affirme ne garder aucun souvenir de tels versements, tout en annonçant vouloir mener ses propres vérifications.
Mais c’est une nouvelle fois le prince Andrew, frère du roi Charles III, qui cristallise l’attention médiatique. De nouvelles photographies et courriels publiés par le département américain de la Justice renforcent la pression sur l’ancien prince, déjà mis à l’écart de la vie publique. Une seconde femme accuse aujourd’hui Epstein de l’avoir envoyée au Royaume-Uni afin d’avoir des relations sexuelles avec Andrew en 2010, dans une résidence située sur le domaine de Windsor. Cette accusation intervient plus de dix ans après celle de Virginia Giuffre, principale plaignante de l’affaire, décédée en 2025. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a appelé l’ex-prince à coopérer avec la justice américaine.
Au-delà des cas individuels, ces nouvelles archives posent une question centrale : que révèlent-elles réellement ? Le ministère américain de la Justice insiste sur le fait que la publication massive de documents ne constitue pas une preuve de culpabilité. De nombreux éléments sont caviardés, officiellement pour protéger les victimes, et les autorités affirment qu’aucune information nouvelle ne justifie, à ce stade, l’ouverture de poursuites supplémentaires. Todd Blanche, numéro deux du ministère, a rappelé que la présence d’un nom dans les archives ne signifie pas une implication criminelle.
Cette avalanche documentaire entretient néanmoins une confusion durable. Correspondances privées, notes de police, documents judiciaires et messages électroniques dessinent une toile relationnelle tentaculaire, où se mêlent faits établis, éléments incomplets et allégations non vérifiées. Pour les victimes, la situation est particulièrement douloureuse. Plusieurs d’entre elles ont dénoncé un « nouveau traumatisme », leurs noms ou identités ayant parfois circulé malgré les obligations légales de protection.
L’affaire Epstein apparaît ainsi comme un dossier empoisonné, où la quête de transparence se heurte à la complexité des faits et au risque de désinformation. Si ces révélations n’apportent pas toutes les réponses attendues, elles confirment une réalité dérangeante : pendant des années, Jeffrey Epstein a évolué au contact des élites mondiales, tissant un réseau dont les ramifications continuent, aujourd’hui encore, de produire des secousses politiques et médiatiques.

