Le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, Antonio Guterres, a lancé lundi à Genève une charge directe contre la montée de « la loi du plus fort », qu’il accuse d’éroder les droits humains à l’échelle mondiale. S’exprimant à l’ouverture d’une session du Conseil des droits de l’homme, il a dénoncé une offensive assumée contre l’état de droit, menée selon lui « au grand jour », parfois sous l’impulsion des acteurs les plus puissants de la scène internationale.
D’emblée, le ton s’est voulu grave. Le chef de l’ONU a estimé que les droits fondamentaux sont aujourd’hui « sacrifiés de manière délibérée et stratégique ». À ses yeux, l’état de droit recule face à des rapports de force assumés, tandis que le droit international passe au second plan. Il a averti que lorsque les libertés fondamentales se fissurent, l’ensemble de l’édifice institutionnel vacille à son tour.
Ce constat intervient dans un contexte marqué par la multiplication des conflits armés, la progression de l’impunité et une hausse spectaculaire des besoins humanitaires. Les agences onusiennes font également face à une contraction des financements, accentuée par les réductions de l’aide extérieure américaine décidées par Donald Trump après son retour à la Maison-Blanche. Pour de nombreux diplomates présents à Genève, cette situation fragilise davantage les mécanismes internationaux de protection des populations civiles.
Antonio Guterres a également pointé le rôle croissant des technologies, en particulier l’intelligence artificielle, dans la transformation des équilibres de pouvoir. Selon lui, certains usages de l’IA favorisent la surveillance, amplifient les inégalités et exposent les groupes marginalisés à de nouvelles formes de discrimination, tant en ligne que dans la vie quotidienne. Il a mis en garde contre une concentration excessive des flux d’information entre les mains d’une poignée de magnats de la technologie, capable d’influencer le débat public et les systèmes de gouvernance.
Dans la même enceinte, le Haut-Commissaire aux droits de l’homme, Volker Türk, a dressé un tableau similaire. Il a évoqué une compétition mondiale pour le pouvoir et les ressources d’une intensité inédite depuis huit décennies, marquée par une banalisation du recours à la force. Selon lui, ce climat nourrit l’anxiété des populations et favorise la progression de tendances autocratiques.
Le secrétaire général a énuméré plusieurs signaux d’alerte, notamment l’emprisonnement de journalistes et de défenseurs des droits humains, la fermeture d’organisations non gouvernementales, le recul des droits des femmes et la marginalisation des personnes en situation de handicap. Il a également dénoncé la stigmatisation des migrants et des réfugiés, ainsi que les attaques visant les minorités et les communautés LGBTIQ+. Pour Antonio Guterres, l’érosion des démocraties ne relève plus de l’exception mais d’un phénomène préoccupant.
Dans ce qui constitue son dernier discours annuel devant le Conseil des droits de l’homme, les États-Unis boycottant actuellement cette instance, le diplomate portugais, en poste depuis dix ans, a brièvement abordé plusieurs crises majeures. Il a condamné la répression des manifestations en Iran, appelé à mettre un terme à la guerre en Ukraine à la veille du quatrième anniversaire de l’invasion russe, un conflit qui a causé la mort de plus de 15 000 civils selon les Nations unies, et regretté l’impasse persistante du conflit israélo-palestinien, estimant que la solution à deux États est aujourd’hui ouvertement compromise.
En rappelant son enfance sous la dictature d’António de Oliveira Salazar au Portugal, Antonio Guterres a souligné que l’expérience personnelle lui a appris combien l’affaiblissement des libertés publiques finit par affecter l’ensemble de la société. À quelques mois de la fin de son mandat à la tête de l’Organisation des Nations unies, son message sonne comme un avertissement. Sans sursaut collectif en faveur des droits humains et de l’état de droit, l’architecture multilatérale construite après la Seconde Guerre mondiale pourrait continuer à se fragiliser.

