Un demi-siècle avant que l’on ne parle de deuxième étoile (ou pas), en 1976, nos Lions de l’Atlas ont écrit la première grande ligne de leur histoire. Sur les hauts plateaux éthiopiens, une bande de joueurs issus du championnat national, guidée par un Ballon d’or africain et entraînée par un Roumain méconnu, a offert au Maroc son seul et unique titre continental, une Coupe d’Afrique des nations conquise au prix d’un parcours invaincu, et aussi quelque peu insolite. Retour sur ce sacre originel et indiscutable. Celui des anciens, des pionniers qui ont ouvert l’armoire à trophées.
Avant 1976, le football marocain se cherchait encore. La CAN 1972 au Cameroun s’était soldée par trois nuls et une élimination au premier tour. Pire encore, l’arbitrage jugé hostile lors des éliminatoires de la Coupe du monde 1974 avait poussé le Maroc à boycotter la CAN suivante, par dépit.
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Mais les frustrations, quand elles sont bien digérées, deviennent un carburant. Ahmed Faras, Ballon d’or africain 1975, l’homme aux 36 buts en sélection, résume cet état d’esprit des années plus tard : « Nous avions eu à digérer une élimination amère de la Coupe du monde 1974. La détermination et la discipline de l’équipe étaient nos principaux atouts ». Des propos rapportés par Jeune Afrique.
Après avoir écarté le Ghana lors des barrages, les Lions débarquent en Éthiopie avec une certitude : ils ne sont pas là pour faire de la figuration.
Une armada locale sous commandement roumain
À l’époque, pas de stars européennes. Le groupe convoqué par le Roumain Virgil Mărdărescu, arrivé deux ans plus tôt, est exclusivement composé de joueurs évoluant dans le championnat national. Des noms qui faisaient vibrer les stades du pays : Abdelmajid Dolmy, le milieu du Raja, Hamid El Hazzaz, le gardien du MAS, ou encore le capitaine Faras, idole de Mohammedia. Un groupe taillé pour l’effort, encadré par un sélectionneur pragmatique et le colonel Mehdi Belmedjoub, directeur technique national.
Le système, lui, est clair : un 4-3-3 pensé pour l’altitude. « Nous devions nous habituer à l’altitude, gérer nos efforts, jouer différemment, quitte à ne pas être hyper offensifs. On a surtout joué le contre », se souvient Faras. Une approche tactique qui allait se révéler payante.
Les chars, la typhoïde et un avion en feu
L’Éthiopie, pour sa troisième organisation, réservera à nos Marocains un cadre atypique. Huit équipes seulement, réparties en deux groupes. Les deux premiers de chaque poule se retrouvent dans un mini-championnat à quatre, dont le vainqueur est sacré champion d’Afrique. Le Maroc tombe dans le groupe B avec le Zaïre, tenant du titre, le Soudan et le Nigeria.
À Dire Dawa, le dépaysement est ainsi total. Faras raconte : « Nous étions escortés par des chars, et toutes les équipes logeaient dans le même hôtel. » Une promiscuité et une atmosphère sous tension que seuls les anciens peuvent évoquer avec le sourire.
C’est dire la difficulté, l’épopée marocaine aurait pourtant pu s’arrêter avant même de commencer. À quelques jours du premier match contre le Soudan, Faras est terrassé par une typhoïde. « Frissons, maux de tête, alité, je n’ai pu consommer que des liquides pendant plusieurs jours », se souvient-il. Il participera tout de même à la rencontre d’ouverture (2-2), restera muet contre le Zaïre (1-0), avant d’ouvrir son compteur face au Nigeria (3-1). Avec cinq points (victoire à deux points), le Maroc se qualifie pour le second tour.
Mais c’est lors du voyage vers Addis-Abeba que le destin bascule. L’avion qui transporte l’équipe prend feu en plein vol. « Nous avons dû rebrousser chemin et attendre de nombreuses heures dans la brousse qu’il soit réparé ! » Une expérience qui forge un groupe et lui insuffle un état d’esprit de survie.
En effet, sortis de cette expérience, les Lions semblent habités. Au second tour, ils s’imposent deux fois sur le même score (2-1), face à l’Égypte puis face au Nigeria, avec des scénarios qui tiennent du miracle : un but de Zahraoui à la 88e minute contre les Égyptiens, puis Faras et Guezzar aux 82e et 88e minutes contre les Nigérians. Rien n’est laissé au hasard, tout est affaire de mental. À l’aube du dernier match, le Maroc est à un nul de la gloire. La Guinée, elle, doit impérativement s’imposer pour coiffer les Lions au poteau.
Le triomphe des survivants
Le 14 mars 1976, le stade d’Addis-Abeba est plein. Face aux Lions, la Guinée, ce « Brésil de l’Afrique » avec ses Cherif Souleymane, Petit Sorry et Papa Camara. Le scénario tourne mal d’entrée : un but encaissé à la 33e minute, et l’expulsion du défenseur Abdellah Semmate avant la pause. Dominés, en infériorité numérique, les Marocains n’abdiquent jamais.
Et comme face à l’Égypte et au Nigeria, nos Lions iront chercher la rédemption dans les derniers instants. À la 88e minute, Faras, esseulé, remet un ballon à Ahmed Makrouh. Baba, d’une frappe des 25 mètres, enverra le cuir au fond des filets guinéens. L’arbitre siffle la fin du match quelques minutes plus tard. Le Maroc est champion d’Afrique pour la première fois de son histoire. Les mots du colonel Mehdi Belmedjoub résument cette épopée : « Ce fut dur, mais que ce fut beau. »
À leur retour, les héros sont accueillis. Mărdărescu est décoré, tandis que Faras, ému, conclut : « Je garde un souvenir très tendre de ces moments de liesse. Aujourd’hui, avec le recul, je reste reconnaissant à tous ceux qui ont contribué à cette épopée qui nous a valu le respect et l’amour du peuple marocain. »
Ce titre, unique à ce jour (ou pas), reste le Graal. Les finales de 2004 et 2026, les demi-finales de 1986 et 1988, aussi brillantes soient-elles, ne pèsent pas le même poids. En 1976, le Maroc a ouvert une porte, celle de la scène continentale.
Et si les Lions d’aujourd’hui rêvent plus grand, ils marchent sur les traces de ces survivants de Dire Dawa, vainqueurs d’un ancien football, un ancien temps.
Gloire aux premiers, gloire aux anciens.

