La Caisse de dépôt et de gestion aborde la décennie avec une feuille de route qui redéfinit son rôle au sein de l’économie marocaine. Avec CAP 2030, présenté fin 2023 et entré en vigueur début 2024, l’institution veut consolider son statut de tiers de confiance, renforcer sa puissance financière et s’imposer comme un acteur décisif de la souveraineté économique du pays. À l’horizon 2030, la CDG prévoit de doubler ses fonds propres, d’élargir son périmètre d’intervention et d’orienter davantage ses financements vers les secteurs qui façonnent l’avenir du Maroc.
Derrière cette ambition, une réalité chiffrée : plus de 360 milliards de dirhams d’avoirs, une mission historique de sécurisation des fonds réglementés et un rôle central dans les grands chantiers du Royaume. L’institution, fondée en 1959, gère les réserves de la CNSS, les dépôts de la Caisse d’épargne nationale, les consignations judiciaires, ainsi que les régimes de retraite du secteur public et d’entreprises comme l’OCP et l’ONCF. Ce modèle consolidé offre à la CDG une capacité d’intervention unique, surveillée sur trois niveaux — Bank Al-Maghrib, le ministère des Finances et l’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État.
Une montée en puissance assumée
Avec CAP 2030, la CDG entend hisser son rôle d’investisseur public à un niveau inédit. Le groupe prévoit de mobiliser 47 milliards de dirhams sous forme de dette d’ici 2030, un volume qui grimpe à 100 milliards avec l’intégration de la CNRA et du RCAR. Cette dynamique complète un programme d’investissement déjà en hausse : 3,4 milliards de dirhams engagés en 2023, plus de 5,4 milliards en 2024 et près de 4,9 milliards prévus en 2025.
La stratégie accorde une place importante au capital-investissement, avec 8 milliards de dirhams destinés à catalyser jusqu’à 15 milliards dans l’industrie, l’innovation, les infrastructures et les technologies d’avenir. Le mouvement accompagne l’élan national porté par le Fonds Mohammed VI pour l’investissement, avec une partie des fonds confiée à des gestionnaires externes. Cette ouverture s’inscrit dans un recentrage stratégique : la CDG se retire progressivement d’une partie de la gestion d’actifs, estimant que les opérateurs marocains disposent désormais du niveau de maturité nécessaire.
À ces mécanismes s’ajoutent 14 milliards de dirhams d’investissements directs, pilotés par la CDG en tant qu’opérateur. Avec les partenaires publics et privés, l’effet de levier attendu pourrait atteindre entre 100 et 200 milliards de dirhams.
Recentrage des activités et nouveaux territoires d’intervention
Le plan stratégique inscrit un repositionnement clair : se concentrer sur les secteurs à fort impact socioéconomique et déléguer les activités devenues matures. La CDG quitte progressivement l’hôtellerie de gamme moyenne pour concentrer ses efforts sur les infrastructures touristiques haut de gamme — plus cohérentes avec sa logique de capital patient, fondée sur des retours étalés sur plusieurs décennies.
Plusieurs projets urbains structurants confirment cette orientation. Zenata, Casa Anfa, Hay Riad ou Nassim illustrent ce modèle d’urbanisme intégré, où foncier, mobilité, habitat et activités économiques s’articulent pour attirer l’investissement privé et rééquilibrer les dynamiques territoriales. Le groupe renforce également sa présence dans les régions du Sud, inscrivant ses actions dans une vision d’équité territoriale.
La stratégie industrielle suit la même logique : dans des zones comme Aïn Cheggag ou Ahl Angad, la CDG défend un foncier productif, sans spéculation, adossé à des engagements fermes en matière d’emploi et d’implantation.
Les nouveaux fronts de souveraineté : eau, énergie, alimentation, données
Les priorités sectorielles témoignent d’un changement profond. Le groupe concentre désormais ses efforts sur quatre domaines considérés comme des piliers de la souveraineté nationale :
- L’eau, avec des investissements dans le dessalement, la réutilisation, la rénovation des réseaux et les solutions d’irrigation intelligente.
- L’énergie, via le soutien aux infrastructures renouvelables, la modernisation des réseaux et les solutions d’énergie décentralisée.
- La sécurité alimentaire, à travers les biotechnologies, les semences, le stockage stratégique, la logistique et la transformation agro-industrielle.
- La souveraineté numérique, avec la création de data centers nationaux capables d’abriter les données stratégiques de l’État.
Cette orientation répond aux défis qui s’intensifient : stress hydrique, transition énergétique, sécurité d’approvisionnement et compétitivité technologique.
Un acteur attendu pour la Coupe du Monde 2030
Aligné sur l’échéance sportive mondiale, le plan CAP 2030 accorde une place particulière aux infrastructures liées à la Coupe du Monde 2030. La CDG prévoit d’accompagner des projets structurants, des hubs urbains aux gares, en passant par les routes, la logistique et les services numériques destinés à accueillir des millions de visiteurs. Sa participation vise à sécuriser les investissements et à attirer les opérateurs étrangers, comme en témoigne l’entrée d’un acteur chinois des batteries à Tanger grâce à la prise de participation de la CDG.
Risques identifiés, ambitions maintenues
La CDG cite trois risques majeurs pour la mise en œuvre de son plan : les aléas climatiques, les risques épidémiques et les tensions géopolitiques. Si le premier est jugé sérieux, les autres sont tempérés, sans remettre en cause la trajectoire engagée.
Au terme de la décennie, l’institution entend avoir doublé ses fonds propres — de 9 à 18 milliards de dirhams —, renforcé ses dépôts de 31% et accompagné des investissements massifs dans des secteurs clés. Une révision du cadre juridique de la CDG est prévue afin de moderniser sa gouvernance et l’aligner sur les standards internationaux.
La trajectoire est claire : faire de la CDG non seulement un gestionnaire de confiance, mais le moteur d’une transformation économique capable d’asseoir durablement la souveraineté du Maroc.

