La chute prolongée du bitcoin secoue durement les entreprises cotées qui ont fait le pari de transformer leur trésorerie en réserve de cryptomonnaies. La correction du marché des actifs numériques entraîne une dégradation rapide de leurs valorisations boursières, ravivant les interrogations sur la solidité d’un modèle fondé sur l’accumulation de tokens en période de forte volatilité.
Depuis le début de l’année, le bitcoin a perdu près de 20 % de sa valeur, effaçant l’ensemble des gains enregistrés après l’élection de Donald Trump. La principale cryptomonnaie mondiale évoluait récemment autour de 67 651 dollars, un niveau inédit depuis novembre 2024. Ce repli intervient dans un contexte de nervosité accrue sur les marchés financiers, alimentée par les doutes sur les valorisations des entreprises liées à l’intelligence artificielle et par l’incertitude entourant le calendrier des baisses de taux de la Réserve fédérale américaine.
Les sociétés dites de « digital asset treasury », qui détiennent du bitcoin ou d’autres actifs numériques à leur bilan, figurent parmi les premières victimes de ce retournement. Le cas le plus emblématique reste Strategy, ex-MicroStrategy, pionnière de cette stratégie sous l’impulsion de Michael Saylor. L’action du groupe est passée de 457 dollars en juillet à un plancher de 111,27 dollars, son plus bas niveau depuis août 2024, enregistrant une chute de plus de 11 % sur une seule séance. L’entreprise n’a pas souhaité commenter cette nouvelle dégradation.
La pression s’était déjà fait sentir en décembre, lorsque Strategy avait révisé drastiquement ses perspectives financières pour 2025. La société avait alors évoqué la faiblesse prolongée du bitcoin pour justifier un large éventail de résultats attendus, oscillant entre un bénéfice de 6,3 milliards de dollars et une perte pouvant atteindre 5,5 milliards, contre une prévision initiale de 24 milliards de dollars de profit. Dans le même temps, le groupe annonçait la constitution d’une réserve destinée à sécuriser le versement de dividendes, un signal interprété par certains investisseurs comme un aveu de prudence.
Le mouvement baissier ne se limite pas au marché américain. Au Royaume-Uni, Smarter Web Company, autre acteur engagé dans l’achat de bitcoin, a vu son titre reculer de près de 18 %. Nakamoto Inc, aux États-Unis, et le japonais Metaplanet ont respectivement perdu environ 9 % et plus de 7 %, illustrant une défiance généralisée envers ce segment.
Cette dynamique est accentuée par les développements politiques et monétaires à Washington. La nomination de Kevin Warsh par Donald Trump comme futur président de la Fed alimente les anticipations d’un resserrement du bilan de la banque centrale, un scénario traditionnellement défavorable aux actifs risqués, dont les cryptomonnaies. Malgré les promesses de campagne du président américain en faveur d’un cadre plus accommodant pour les actifs numériques, le marché semble désormais intégrer un environnement moins favorable à court et moyen terme.
Pour certains analystes, la phase actuelle dépasse une simple correction technique. Nic Puckrin, cofondateur de la plateforme Coin Bureau, estime que le passage durable du bitcoin sous le seuil psychologique des 70 000 dollars marque une phase de capitulation plus profonde, susceptible de s’inscrire dans la durée. Selon lui, les cycles précédents montrent que ce type de transition se mesure davantage en mois qu’en semaines.
Au-delà du bitcoin, les entreprises ayant opté pour la détention d’autres cryptomonnaies subissent elles aussi la défiance des marchés. Alt5 Sigma, qui avait annoncé l’an dernier l’acquisition du token WLFI associé à la famille Trump, a reculé de 8,4 %. SharpLink Gaming, exposée à l’ether, a perdu environ 8 %, tandis que Forward Industries, positionnée sur le solana, affichait une baisse proche de 6 %.
Si ces sociétés offrent aux investisseurs un accès indirect aux cryptomonnaies via des structures cotées et réglementées, la poursuite de la baisse pose un problème stratégique majeur. L’érosion des cours complique leur capacité à lever de nouveaux capitaux, condition essentielle pour poursuivre leurs achats d’actifs numériques et maintenir la crédibilité de leur modèle économique.
Dans un marché désormais dominé par la prudence, les dirigeants de ces entreprises savent que leur avenir dépendra moins de l’euphorie passée que de leur aptitude à naviguer dans un environnement instable, à ajuster leur stratégie d’investissement et à restaurer la confiance des actionnaires face à une volatilité devenue structurelle.

