La guerre qui s’intensifie au Moyen-Orient fait déjà sentir ses effets bien au-delà de la région, perturbant brutalement les chaînes d’approvisionnement mondiales et menaçant l’équilibre de la production alimentaire. Selon Máximo Torero, économiste en chef de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, le conflit en cours dans le Golfe provoque l’une des secousses les plus rapides et les plus sévères qu’aient connues les flux mondiaux de matières premières ces dernières années.
Intervenant depuis Rome, il a alerté sur un impact global qui dépasse largement le secteur agricole. La sécurité alimentaire mondiale est directement exposée, avec des répercussions en cascade sur les agriculteurs, les marchés et les travailleurs migrants, dont les revenus dépendent en partie de la stabilité économique de la région.
Au cœur de cette onde de choc, le détroit d’Ormuz, artère stratégique du commerce énergétique mondial, voit son trafic de navires-citernes s’effondrer depuis le début des hostilités. En temps normal, une part considérable du pétrole brut, du gaz naturel liquéfié et des engrais y transite chaque jour. La chute brutale de cette circulation a déclenché une hausse immédiate des coûts de production agricole.
Pour les agriculteurs, la situation se traduit par une pression inédite. La flambée simultanée des prix du carburant et des engrais, deux intrants essentiels, crée un effet de ciseau qui fragilise les exploitations, réduit les marges et menace les rendements à court terme. Ce double choc intervient à un moment clé du calendrier agricole, accentuant les incertitudes pour les prochaines récoltes.
Si une accalmie intervient rapidement, les marchés pourraient retrouver un certain équilibre dans un délai de quelques mois. En revanche, un blocage prolongé bouleverserait durablement les cycles de production. La baisse attendue des rendements pourrait s’accompagner de phénomènes de substitution, certains producteurs se tournant vers des cultures moins coûteuses ou plus résistantes aux fluctuations des intrants.
Dans ce contexte, la montée des prix de l’énergie pourrait également redistribuer les cartes entre alimentation et biocarburants. Si le baril venait à franchir la barre des 100 dollars, une partie des productions agricoles pourrait être redirigée vers la production énergétique, réduisant l’offre alimentaire disponible et accentuant la pression sur les prix pour les consommateurs.
Les pays les plus dépendants des importations apparaissent en première ligne. En Asie, des États comme le Sri Lanka et le Bangladesh, engagés dans leurs campagnes rizicoles, sont particulièrement exposés. En Afrique, de nombreuses économies fragiles pourraient subir de plein fouet la hausse des prix et les difficultés d’approvisionnement. Même les grands exportateurs agricoles ne sont pas à l’abri, en raison de la hausse généralisée des coûts.
Dans la région du Golfe, la tension est déjà palpable sur les marchés alimentaires. Certains pays, bien que partiellement autosuffisants, restent dépendants des importations pour une part significative de leur consommation. D’autres, entièrement tributaires des flux extérieurs, doivent composer avec l’arrêt quasi total des liaisons maritimes commerciales. Cette situation pèse également sur les travailleurs migrants, dont les transferts financiers vers leurs pays d’origine risquent de diminuer si la crise s’installe.
Face à cette conjoncture, les recommandations s’organisent autour de trois horizons. À court terme, l’urgence consiste à sécuriser des routes maritimes alternatives et à soutenir financièrement les pays importateurs avant les périodes de semis. À moyen terme, la diversification des sources d’approvisionnement en engrais et une meilleure coordination régionale des stocks apparaissent indispensables. Sur le long terme, l’enjeu dépasse la gestion de crise, il s’agit de renforcer la résilience des systèmes alimentaires mondiaux, en les considérant comme des infrastructures stratégiques au même titre que l’énergie ou les transports.


