Les créances en souffrance au Maroc viennent de franchir un cap inédit. En 2025, elles atteignent 100,5 milliards de dirhams, dépassant pour la première fois le seuil symbolique des 100 MMDH.
En un an, la progression s’établit à 3,1 %. Sur près d’une décennie, la hausse est encore plus marquée : +63,4 % depuis 2016, année où ces impayés représentaient 61,51 milliards de dirhams. Ce gonflement continu pèse lourdement sur le système bancaire marocain et relance le débat sur la solidité du financement de l’économie.
Dans les établissements de crédit, le chiffre n’a rien d’anodin. La gestion des créances en souffrance mobilise des équipes entières, des services juridiques aux directions des risques. Chaque dossier non recouvré immobilise du capital, ralentit l’octroi de nouveaux prêts et fragilise la relation avec les PME, déjà confrontées à un accès au crédit plus exigeant. Derrière les statistiques, c’est toute la dynamique du financement des entreprises qui se retrouve sous tension.
Face à cette situation, le ministère de l’Économie et des Finances a dégainé un avant-projet de loi visant à créer un véritable marché secondaire des créances en difficulté. Le texte, mis en consultation publique le 25 février sur le site du Secrétariat général du gouvernement, ouvre la voie à la cession des portefeuilles d’impayés à des investisseurs spécialisés. L’ambition est claire : alléger les bilans bancaires et rediriger les ressources vers le crédit productif.
Le dispositif s’inspire des mécanismes adoptés dans plusieurs pays après la crise financière de 2008, lorsque les banques avaient dû assainir massivement leurs actifs. L’idée est de transférer les créances litigieuses ou à risque de non-recouvrement vers des acteurs capables d’en assurer la gestion et le recouvrement, moyennant un prix négocié. Pour les banques marocaines, l’enjeu consiste à réduire le poids des activités contentieuses afin de retrouver des marges de manœuvre pour financer l’investissement et l’emploi.
Le projet encadre strictement ces cessions. Chaque opération devra faire l’objet d’un acte écrit mentionnant l’identité du débiteur, le montant de la créance, les sûretés attachées et le prix de transfert. Les garanties – hypothèques, cautions, nantissements ou assurances – seront automatiquement transmises au nouvel acquéreur, en conservant leur rang juridique initial. Un point déterminant pour sécuriser les investisseurs potentiels.
La réforme ne se limite pas aux intérêts des établissements financiers. Elle prévoit également des garde-fous pour les débiteurs. La cession ne deviendra opposable qu’après notification, effectuée par courrier recommandé, y compris sous format électronique. Un débiteur qui s’acquitte de sa dette de bonne foi auprès de son ancien créancier avant cette notification restera libéré. Par ailleurs, les dispositions de la loi n°31-08 relative à la protection du consommateur continueront de s’appliquer.
La question des données personnelles est également intégrée au dispositif. Les informations transférées devront être déclarées auprès de la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel. De son côté, Bank Al-Maghrib conservera un droit de regard et pourra exiger des documents auprès des cessionnaires afin d’assurer le suivi prudentiel du marché.
Cette réforme bancaire intervient dans un contexte où la modernisation du système financier marocain est devenue un levier stratégique. En fluidifiant la gestion des créances en souffrance, les autorités espèrent redonner de l’oxygène aux banques et relancer le financement de l’économie réelle. L’équation reste délicate : soutenir la stabilité financière tout en facilitant l’accès au crédit pour les entreprises. À 100,5 milliards de dirhams, les impayés rappellent que le défi est désormais structurel.

