Le Venezuela connaît un bouleversement politique inédit. Conformément à la Constitution du pays, Delcy Eloina Rodriguez Gomez, 56 ans, vice-présidente depuis 2018, a été nommée présidente par intérim après l’enlèvement du président Nicolás Maduro par l’armée américaine, le samedi 3 janvier 2026. Sa mission est temporaire : elle dispose d’un mandat initial de 90 jours, prorogeable de trois mois par l’Assemblée nationale. Cette décision, ordonnée par la Cour suprême, place pour la première fois une femme à la tête de la République bolivarienne, un symbole fort pour un pays historiquement dominé par des figures masculines du chavisme.
Dès sa prise de fonction, Delcy Rodriguez a réuni son premier conseil des ministres et adressé un message diplomatique à Washington, plaidant pour des relations « équilibrées et respectueuses », fondées sur « l’égalité souveraine et la non-ingérence ». Sur sa messagerie Telegram, elle a exhorté les États-Unis à coopérer « pour un développement partagé et la coexistence communautaire durable », tout en soulignant que « nos peuples et notre région méritent la paix et le dialogue, pas la guerre ». Ces déclarations surviennent alors que Donald Trump, en position de pression sur Caracas, a averti que si elle ne suivait pas ses directives, elle « paierait un prix très cher, probablement plus élevé que Maduro ».
Une ascension politique fulgurante
Avocate de formation et titulaire d’un troisième cycle à Paris, Delcy Rodriguez s’est illustrée très jeune dans le militantisme de gauche. Fille de Jorge Antonio Rodriguez, fondateur du parti révolutionnaire Liga Socialista et mort sous la torture en 1976, elle a été plongée dès ses années étudiantes dans la politique radicale. Elle commence sa carrière gouvernementale en 2006 comme ministre du Secrétariat de la Présidence, avant d’accéder à des postes stratégiques sous Hugo Chavez et Nicolás Maduro : ministre de la Communication (2013-2014), ministre des Affaires étrangères (2014-2017), puis présidente de l’Assemblée constituante en 2017.
Entre 2020 et 2023, elle devient ministre de l’Économie et des hydrocarbures, gérant un secteur clé pour un pays dont le pétrole représente l’une des principales sources de revenus. Cette période marque un rapprochement avec le monde des affaires, jusqu’alors diabolisé par le chavisme. Le patronat local la décrit comme une gestionnaire pragmatique et capable de dialogue, tout en restant fidèle aux principes du chavisme. Sa réputation de « tigresse », donnée par Maduro lui-même, traduit son militantisme acharné et sa capacité à défendre les intérêts du régime sur la scène internationale.
Une présidente intérimaire sur la corde raide
Malgré sa légitimité constitutionnelle, Delcy Rodriguez hérite d’une situation extrêmement délicate. Les États-Unis affirment vouloir « diriger » le pays et exercer leur influence, notamment sur le secteur pétrolier, et le président américain n’hésite pas à menacer la nouvelle cheffe d’État. Le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio, précise toutefois que Washington jugera les actions du gouvernement en place et maintiendra ses leviers d’influence, y compris l’embargo pétrolier, selon la conformité aux intérêts américains.
Au plan interne, Delcy Rodriguez doit naviguer entre le maintien de l’unité gouvernementale et la gestion d’une opposition qui espère un changement rapide. L’heure de convoquer des élections anticipées n’a pas encore sonné, la Cour suprême n’ayant pas déclaré la vacance définitive du pouvoir de Nicolás Maduro. Cependant, sa marge de manœuvre reste étroite et son rôle décisif dans les prochaines semaines sera scruté par le monde entier.
Si elle parvient à concilier pragmatisme économique, défense des acquis du chavisme et relations apaisées avec Washington, elle pourrait s’imposer comme un visage modéré d’une transition inévitable. Sinon, elle risque de se retrouver rapidement sur la ligne de feu d’une confrontation internationale majeure, à la fois symbolique et géopolitique. Delcy Rodriguez incarne aujourd’hui la complexité d’un Venezuela à la croisée des chemins, où diplomatie, économie et héritage politique se mêlent dans un contexte inédit pour le pays.

