Le programme des « Écoles pionnières », lancé à la rentrée 2023-2024 dans le cycle primaire, se trouve aujourd’hui à un tournant décisif. Conçu pour renforcer la qualité de l’enseignement public au Maroc, ce modèle expérimental, pierre angulaire de la Feuille de route 2022-2026 pour une école publique de qualité, doit maintenant relever un défi majeur : sa généralisation à l’échelle nationale tout en conservant son caractère innovant. C’est autour de cette question cruciale que chercheurs, responsables institutionnels et experts se sont réunis, jeudi 12 février à Rabat, lors d’un symposium organisé par l’Observatoire national du développement humain (ONDH) et la Faculté des sciences de l’éducation.
Le programme est né d’un constat alarmant : les évaluations successives du système éducatif marocain ont révélé de graves lacunes structurelles, allant de la faiblesse des apprentissages fondamentaux aux inégalités territoriales, en passant par des pratiques pédagogiques souvent inefficaces et une gouvernance insuffisante. Face à ces enjeux, la Feuille de route 2022-2026, adoptée en novembre 2022, a posé les bases d’une réforme profonde, conforme à la loi-cadre 51.17 et aux recommandations du Nouveau modèle de développement. « Améliorer la qualité des apprentissages n’est pas seulement une question de programmes ou de curricula : il s’agit de repenser en profondeur le modèle éducatif », a souligné Othman Gair, président de l’ONDH, lors de son allocution.
Le dispositif des Écoles pionnières repose sur une approche centrée sur l’apprenant, privilégiant l’autonomie, la pensée critique et l’apprentissage actif. Selon Gair, le modèle marque le passage « d’interventions partielles à une expérimentation systématique avec suivi et évaluation continus ». Youssef El Azhari, directeur général de l’Action pédagogique au ministère de l’Éducation nationale, a détaillé les axes prioritaires : consolider les apprentissages fondamentaux, identifier les leviers clés et mettre en place des mécanismes rigoureux pour suivre les progrès.
Mais la réforme ne se limite pas à la pédagogie. Elle introduit une nouvelle gouvernance, centrée sur l’autonomie des établissements. Fouad Chafiki, secrétaire général du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS), insiste : « L’évolution des écoles passe par leur autonomie et leur capacité à se réformer. Cette dynamique doit également encourager l’engagement citoyen ». L’accompagnement des enseignants, des élèves et des équipes administratives constitue un pilier essentiel pour assurer cette transformation.
La réussite de cette réforme dépend aussi de la compréhension et de l’appropriation par tous les acteurs. Mustapha El Yahyaoui, expert en évaluation des politiques publiques, rappelle que « les principaux obstacles résident dans la maîtrise du contenu et de la mise en œuvre des réformes ». Pour Gair, la clé réside dans la construction d’une vision partagée, où enseignants, inspecteurs, familles et partenaires institutionnels participent activement à l’expérience. L’ONDH, en tant qu’instance d’évaluation externe, observe une première avancée majeure : « Pour la première fois, la réforme pénètre réellement dans la salle de classe ».
Le passage à la généralisation pose néanmoins la question de la durabilité. Comment maintenir l’impact positif sur les élèves du primaire et, à terme, sur ceux du collège ? Le symposium a identifié plusieurs leviers : renforcer la formation initiale et continue des enseignants, assurer un accompagnement pédagogique et professionnel constant, mobiliser les familles et ouvrir l’école sur son environnement socio-économique. La qualité durable s’appuie sur des mécanismes d’évaluation fiables et la responsabilisation de tous les acteurs, dans un climat de confiance et de collaboration. « Le véritable défi est d’instaurer une philosophie de leadership et un système scolaire capable de tirer les leçons de son expérience tout en plaçant l’apprenant au cœur de chaque décision », conclut Othman Gair.


