Longtemps présenté comme la vitrine absolue d’une Arabie saoudite réinventée, NEOM devait incarner la rupture, l’audace et l’entrée du royaume dans une ère post-pétrole. Aujourd’hui, le plus spectaculaire de ses volets ; The Line, la cité-mur de 170 km et de 500 mètres de hauteur, vacille sous le poids de ses propres promesses.
Derrière les rendus futuristes, les effets d’annonce et les ambitions planétaires, une autre réalité s’impose : celle d’un projet rattrapé par les lois de la physique, la lourdeur des chiffres et la défection des investisseurs.
L’enquête du Financial Times, fondée sur plus d’une vingtaine de témoignages d’anciens architectes, ingénieurs et cadres du projet, dévoile les coulisses d’un chantier titanesque qui, trois ans après son lancement, tourne au casse-tête géant.
La ville qui voulait défier la gravité
Symbole absolu du programme NEOM, The Line devait réinventer entièrement la notion de ville. Un mur de verre de 500 mètres de haut, long comme la distance Londres–Calais, censé accueillir 9 millions d’habitants dans un habitat vertical, sans rues, sans voitures, entièrement régi par des flux automatisés.
Au cœur de cette vision : une marina « cachée » surmontée d’un bâtiment suspendu de 30 étages, une sorte de gigantesque lustre architectural imaginé par un directeur artistique hollywoodien. Plus haut encore, un stade de 45.000 places perché à 350 mètres d’altitude, annoncé comme l’une des pièces maîtresses de la Coupe du monde 2034.
Dès les premières études, les équipes le reconnaissent : la physique ne suit pas. Oscillations du bâtiment suspendu, risques de rupture, infrastructures impossibles à stabiliser, gestion invraisemblable des eaux usées qui nécessiterait… des centaines de navettes mécaniques pour transporter les déchets d’un point à l’autre du mur.
L’ambition technologique, qui se rêvait révolutionnaire, se heurte frontalement à la réalité matérielle.
Un projet qui dévore le monde
Les chiffres donnent le vertige. Pour construire les premiers modules de The Line, il aurait fallu, selon un cadre cité par le FT :
- davantage de ciment que la production annuelle de la France
- 60 % de la production mondiale de « green steel »
- l’intégralité de la capacité annuelle du plus grand fabricant de façades au monde
Un seul module représentait 48 milliards de dollars de construction. Pour tenir les délais imposés, un conteneur de 40 pieds aurait dû arriver toutes les huit secondes, sans interruption, nuit et jour
Le chantier, déjà démesuré, devenait ingérable
Un désert scarifié… pour rien ?
Près de 50 milliards de dollars ont déjà été dépensés. Sur le terrain, le désert est strié de tranchées, de pieux et d’excavations. Pourtant, Riyad a revu ses ambitions à la baisse. Les 20 modules initiaux pour 2030 sont passés à 12, puis 7, puis 4, puis 3.
Résultat : 6.000 pieux géants, considérés comme les plus massifs du monde, ont été plantés dans le sable… pour un bâtiment qui ne sera jamais construit à cet endroit.
Une scène presque surréaliste pour un méga-projet censé symboliser la rationalité et l’efficacité d’une Arabie saoudite en pleine transformation.
La physique, la finance et la nature comme dernières lignes rouges
Au-delà des coûts et de l’ingénierie, d’autres limites se sont imposées.
The Line coupe en deux un important corridor migratoire utilisé par des millions d’oiseaux se rendant vers l’Afrique. Les spécialistes de la conservation préviennent : même avec des ouvertures ou du verre « visible », les oiseaux devraient contourner un mur de 90 km de long, ce qui est tout simplement impossible à grande échelle.
Le vent, l’eau, les risques sanitaires d’une marina sans courant naturel, les contraintes liées au transport et à la sécurité incendie : autant de points noir qui ont sapé la confiance des équipes et découragé les investisseurs internationaux.
Riyad cherche désormais une porte de sortie discrète
Face à la pression financière exercée sur le Fonds d’investissement public saoudien (PIF) et à l’absence d’investisseurs étrangers majeurs, le royaume opère un recentrage.
Les travaux de Trojena, la station de ski censée accueillir les Jeux asiatiques d’hiver 2029, avancent toujours. Pour The Line, l’heure est à la prudence.
« Tout le monde sait que le projet ne fonctionne pas. Il faut maintenant trouver un moyen d’en informer MBS en douceur », résume un ancien cadre interrogé par le Financial Times.
NEOM devait être la démonstration ultime de la capacité de l’Arabie saoudite à repousser les frontières de l’urbanisme moderne. Mais l’enquête révèle les limites d’une ambition pensée « hors sol », où l’imaginaire architectural s’est affranchi de tous les garde-fous techniques, écologiques et économiques.
Aujourd’hui, The Line apparaît moins comme la ville du futur que comme l’un des plus grands mirages urbains du XXIᵉ siècle.


