À quelques heures de l’expiration du traité New Start, dernier pilier du désarmement nucléaire entre les États-Unis et la Russie, Moscou a lancé un avertissement sans détour. Le Kremlin estime que le monde s’apprête à entrer dans une phase « plus dangereuse qu’auparavant », marquée par l’absence totale de cadre contraignant entre les deux principales puissances nucléaires. Un constat lourd de conséquences pour l’équilibre stratégique mondial, dans un contexte déjà fragilisé par la guerre en Ukraine et la montée des tensions entre grandes puissances.
Signé en 2010, le traité New Start limitait strictement les arsenaux nucléaires stratégiques de Washington et Moscou. Chaque camp était plafonné à 1 550 ogives nucléaires offensives déployées, 800 lanceurs et bombardiers lourds, le tout assorti d’un mécanisme de vérification réciproque. Avec son expiration prévue ce jeudi, plus aucun document fondamental ne viendra encadrer ces arsenaux pour la première fois depuis des décennies.
Le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, n’a pas mâché ses mots. Selon lui, l’absence de règles communes ouvre une période d’incertitude dangereuse pour la sécurité internationale. Moscou souligne que la Russie et les États-Unis concentrent à eux seuls l’écrasante majorité des armes nucléaires mondiales, ce qui confère à leur relation une responsabilité particulière en matière de stabilité stratégique.
La situation est d’autant plus délicate que le traité était déjà largement paralysé. En février 2023, la Russie avait suspendu sa participation, sans s’en retirer formellement, tout en affirmant continuer à respecter les plafonds fixés. Les inspections prévues par l’accord avaient été interrompues dans le sillage de la guerre en Ukraine, Moscou accusant Washington d’entraver leur reprise. Depuis, le dialogue est resté au point mort.
En septembre 2025, Vladimir Poutine avait pourtant proposé une prolongation d’un an du traité, une initiative saluée publiquement par le président américain Donald Trump, qui y voyait une « bonne idée ». Mais cette ouverture n’a jamais été suivie d’une réponse officielle de la Maison Blanche. Mardi encore, le Kremlin affirmait que la proposition russe restait valable, tout en regrettant l’absence de réaction américaine.
Côté américain, la ligne demeure floue. Un responsable de la Maison Blanche a indiqué à l’AFP que Donald Trump trancherait la question du contrôle des armements « selon son propre calendrier ». Le président américain a toutefois multiplié les signaux contradictoires, se disant attaché au maintien de limites nucléaires tout en évoquant la possibilité de reprendre les essais d’armes nucléaires, au nom de la rivalité stratégique avec d’autres puissances, notamment la Chine.
L’expiration de New Start s’inscrit dans un recul plus large de l’architecture du désarmement. Les États-Unis s’étaient déjà retirés en 2019 du traité INF, conclu en 1987, qui interdisait les missiles nucléaires de portée intermédiaire. Depuis, aucun accord majeur n’a vu le jour pour combler le vide laissé par ces retraits successifs.
Pour plusieurs analystes, la disparition formelle de New Start acte une réalité déjà installée. Le traité, affaibli par les suspensions et l’absence d’inspections, n’était plus qu’un cadre théorique. Reste que son expiration officielle supprime toute référence juridique, ouvrant la porte à une possible relance de la course aux armements si l’un des deux camps décidait de déployer davantage d’ogives.
Les observateurs soulignent que Moscou surveillera attentivement les décisions américaines. Une absence de geste unilatéral de Washington pourrait conduire la Russie à une posture d’attente, sans annonces spectaculaires. À l’inverse, toute augmentation visible des capacités nucléaires américaines entraînerait une réponse russe, dans un enchaînement difficilement maîtrisable.
Ce durcissement intervient alors que le paysage nucléaire mondial s’est assombri ces derniers mois : frappes américaines sur des sites sensibles iraniens, avancées rapides de l’arsenal chinois, essais russes de nouveaux missiles à propulsion nucléaire. Dans ce climat, la conférence de révision du Traité de non-prolifération nucléaire, prévue en avril à New York, s’annonce déjà comme un rendez-vous à haut risque diplomatique.
Privé de garde-fous entre Washington et Moscou, le système international entre dans une zone de turbulence où la dissuasion repose davantage sur la méfiance que sur des règles partagées. Un retour durable au dialogue sur le désarmement apparaît incertain, mais son absence prolongée pourrait peser lourdement sur la stabilité mondiale.

