Le Maroc accélère sa transformation digitale et entend désormais peser dans les équilibres technologiques mondiaux. Réuni à l’occasion du GITEX Africa Morocco 2026, l’écosystème numérique national a servi de vitrine à une stratégie structurée, marquée par une montée en puissance des investissements, une volonté affirmée de souveraineté technologique et un positionnement assumé entre les grandes puissances du numérique.
Une stratégie numérique portée au plus haut niveau de l’État
Face à des milliers de participants venus d’Afrique, d’Europe et d’ailleurs, les autorités marocaines ont mis en avant un cap clair : faire du digital un levier central de développement économique et de modernisation de l’action publique. En marge du salon, le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a rappelé la création en 2021 d’un département ministériel dédié au numérique, un choix qui a marqué une rupture dans la gouvernance du secteur.

L’effort financier qui a suivi illustre ce changement d’échelle. En l’espace de trois ans, les investissements publics sont passés de 11 millions de dirhams à plus de 1,7 milliard, traduisant une volonté d’inscrire durablement le numérique dans les priorités nationales.
“Maroc Digital 2030” : un cadre structurant pour la transformation
Lancée en septembre 2024 sous impulsion royale, la feuille de route « Maroc Digital 2030 » organise cette ambition autour de deux axes complémentaires. Le premier vise la construction d’un État numérique, avec des services publics modernisés, des plateformes administratives repensées et une digitalisation progressive de secteurs clés comme l’éducation et la justice.
Le second axe place le numérique au cœur de la création de richesse. L’offshoring, les exportations digitales et l’essor des métiers technologiques alimentent déjà cette dynamique. À fin 2024, le secteur totalise plus de 148.500 emplois et génère plus de 26 milliards de dirhams à l’export. Les projections tablent sur 270.000 emplois et près de 40 milliards de dirhams à l’horizon 2030.
Startups et financement : un écosystème en consolidation
La montée en puissance du secteur repose aussi sur un soutien accru aux jeunes entreprises innovantes. Un dispositif intégré a été mis en place pour accompagner les startups, depuis les premières phases de financement jusqu’à leur développement à grande échelle.
Ce mécanisme s’appuie sur une convention réunissant plusieurs institutions clés, dont le Fonds Mohammed VI pour l’investissement, la Caisse de Dépôt et de Gestion et le programme Tamwilcom. Neuf sociétés de gestion ont été sélectionnées pour piloter les investissements, avec un objectif de mobilisation de 2,5 milliards de dirhams.
En parallèle, la formation des talents s’accélère. Le nombre d’étudiants dans les filières numériques a doublé entre 2022 et 2024, tandis que le programme JobInTech contribue à former des profils immédiatement opérationnels.
Intelligence artificielle : un levier stratégique assumé
Dans un contexte international marqué par une compétition accrue autour de l’intelligence artificielle, le Maroc adopte une approche proactive. Le Royaume a progressé dans les classements internationaux de préparation à l’IA et multiplie les initiatives pour structurer son écosystème.
Parmi elles figurent l’institut JAZARI ROOT et le programme « IA Made in Morocco », conçus pour renforcer les compétences locales et favoriser des solutions adaptées aux réalités nationales. L’objectif est clair : faire de l’IA un outil de développement, mais aussi de réduction des inégalités territoriales.
Une “troisième voie” entre souveraineté et coopération
À l’ouverture du GITEX, Amal El Fallah Seghrouchni a défendu une vision qui dépasse le seul cadre national. Face aux modèles dominants portés par les États-Unis, la Chine ou l’Union européenne, le Maroc revendique une approche fondée sur l’équilibre, la coopération et l’adaptation aux réalités locales.

Cette orientation repose sur plusieurs piliers : une souveraineté technologique au service de l’intérêt général, une capacité à relier différents espaces économiques, et une participation active aux débats internationaux sur une intelligence artificielle responsable.
Infrastructures et connectivité : le chantier de la décennie
Sur le terrain, cette stratégie se traduit par des investissements massifs dans les infrastructures. Le déploiement de la 5G est engagé, avec des objectifs de couverture de 45 % de la population d’ici 2026 et 85 % à l’horizon 2030. La fibre optique poursuit également sa progression, dépassant déjà 1,4 million d’abonnements.
Des programmes spécifiques visent à réduire la fracture numérique, notamment dans les zones rurales, tandis que le Royaume attire des projets liés au cloud computing et aux centres de données, particulièrement à Casablanca.
Le Maroc en position de hub régional
Intervenant lors de l’événement, Chakib Alj a insisté sur la mutation en cours en Afrique, où le numérique devient un moteur de production et non plus seulement de consommation. Il a mis en avant le potentiel du Maroc dans les infrastructures critiques de l’IA, notamment grâce à ses capacités en énergies renouvelables, ses télécommunications et sa position géographique stratégique.
Le pays se positionne ainsi comme un futur hub pour les data centers, un secteur clé mais énergivore, où la disponibilité d’une énergie compétitive constitue un avantage déterminant.
Des défis à anticiper pour consolider l’élan
Si la trajectoire est engagée, plusieurs défis restent à relever. La cybersécurité s’impose comme une priorité face à la multiplication des menaces, tandis que la gouvernance de l’intelligence artificielle soulève des enjeux éthiques majeurs. La formation des compétences et l’adaptation du marché du travail constituent également des points de vigilance.
Dans ce paysage en mutation, certaines initiatives locales commencent à émerger. L’entreprise ABA Technology, par exemple, développe des solutions d’intelligence artificielle conçues au Maroc, illustrant le potentiel d’innovation du secteur privé.
À Marrakech, le GITEX Africa 2026 a confirmé un tournant : le Maroc ne se contente plus d’accompagner la révolution numérique, il cherche désormais à en orienter les usages et les équilibres. Entre ambition économique, souveraineté technologique et ouverture internationale, le Royaume avance avec une ligne claire, appelée à se préciser dans les prochaines années.


