L’alerte est désormais européenne. Après les rayons clairsemés des supermarchés britanniques, ce sont les conserveries françaises qui tirent la sonnette d’alarme. La sardine, emblème des côtes atlantiques, se raréfie à un rythme inédit. En cause : la baisse drastique des captures dans les eaux marocaines, où se concentre une grande partie des pêcheries destinées aux marchés d’Europe de l’Ouest.
Une filière fragilisée entre le Maroc et la France
Les professionnels de la conserve, de Douarnenez à Quimper, constatent depuis des mois une tension croissante sur les approvisionnements. Selon les médias français, les boîtes de sardines bon marché disparaissent les premières, et les enseignes françaises – d’Auchan à Intermarché – peinent à maintenir leurs stocks. Derrière les étals vides, une réalité implacable : près de 70 % des sardines transformées en France proviennent du Maroc, où les conditions climatiques et océanographiques ont profondément perturbé les campagnes de pêche.
« Les vents violents, les changements de courants et la hausse des températures ont poussé les bancs de sardines vers des zones plus profondes et plus au sud, rendant leur capture plus difficile », explique un expert de la Confédération des conserveurs de poissons. Selon les dernières données disponibles au 11 mai 2025, les débarquements marocains auraient reculé de près de 40 % en deux ans, une chute qui met à mal la stabilité du marché européen.
Un impact visible sur les prix et les habitudes de consommation
Dans les conserveries bretonnes comme Chancerelle ou Gonidec, les chaînes de production tournent au ralenti. Certaines entreprises envisagent d’importer temporairement des sardines d’Amérique du Sud pour éviter la rupture totale, mais ces poissons sont jugés « moins goûteux et moins riches en oméga 3 ».
Christian Racle, président de la Confédération, redoute un effet en cascade : « Si la situation perdure, le prix du kilo pourrait doubler dans les mois à venir. La sardine n’est pas qu’un produit du quotidien : c’est un symbole de notre culture culinaire. »
Les pêcheurs français, eux aussi, subissent les conséquences du réchauffement des eaux. Dans le golfe de Gascogne, certaines zones affichent une baisse de rendement de 50 %. L’ensemble de la filière, de la pêche à la conserve, se retrouve donc sous pression, au point que les industriels demandent à l’État et à Bruxelles d’accélérer les négociations avec Rabat pour garantir un flux régulier d’approvisionnement.
Le Maroc, un maillon essentiel sous tension
Les ports d’Agadir, de Safi et de Laâyoune connaissent depuis mars des périodes d’arrêt prolongées. Les autorités marocaines ont restreint les captures afin de préserver les stocks et d’éviter la surpêche, un choix salué par les organisations environnementales mais difficile à absorber pour les partenaires européens.
Les conserveries marocaines, qui exportent massivement vers la France et le Royaume-Uni, fonctionnent désormais à capacité réduite. Le phénomène n’est pas seulement économique : il traduit une transition écologique forcée dans un secteur vital pour des milliers de pêcheurs.
La crise gagne les supermarchés britanniques
Outre-Manche, les effets de cette tension se font déjà sentir. Depuis avril, les rayons de sardines en conserve se vident dans les grandes enseignes comme Sainsbury’s et Tesco, suscitant l’inquiétude des consommateurs. Sur les réseaux sociaux, des Britanniques partagent leurs frustrations : certains affirment ne plus trouver les sardines à l’eau de source qu’ils achètent quotidiennement pour leurs animaux de compagnie.
Le British Retail Consortium a confirmé que « les conditions de pêche au Maroc ont entraîné des perturbations dans l’approvisionnement », ajoutant que les distributeurs tentaient de diversifier leurs sources.
Vers une coopération euro-marocaine
Pour les chercheurs de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), cette crise doit servir d’électrochoc. « Le Maroc est au cœur de l’équilibre halieutique européen. Il faut renforcer la coordination scientifique et économique pour assurer la durabilité de la ressource », soulignent-ils.
L’Union européenne, de son côté, envisage d’intégrer la question de la sardine dans les discussions sur la résilience alimentaire et la sécurité des chaînes d’approvisionnement méditerranéennes.
De Casablanca à Concarneau, la petite sardine devient ainsi le symbole d’une époque : celle où le climat, la géopolitique et la dépendance alimentaire se rencontrent dans une simple boîte de conserve.


