La diplomatie peut parfois se transformer en étincelle provoquant un incendie médiatique. C’est exactement ce qui s’est produit le 17 septembre à Alger, lorsqu’un rappel historique a secoué l’Algérie : Muhammet Mucahit Kucukyilmaz, ambassadeur de Türkiye, a évoqué l’influence ottomane sur le pays, ravivant un débat longtemps contenu dans les arcanes de la mémoire nationale.
Lors d’un entretien avec l’agence Anadolu, le diplomate turc n’a pas hésité à rappeler que l’Algérie porte encore les marques de trois siècles d’occupation ottomane (1516-1830) et de la régence d’Alger. Cette évocation, loin d’être anodine, a fait ressurgir un passé que beaucoup tentent d’effacer ou de réécrire, pour mieux magnifier le rôle héroïque du moudjahid, le combattant indomptable et sacrifié pour la nation.
Héritage culturel : la Turquie dans l’assiette et dans les ruelles
Le diplomate a mis en lumière les traces de cette présence dans la vie quotidienne et la culture algérienne : plats typiques comme le borek, la baklava ou le dolma, techniques artisanales et motifs décoratifs familiers aux Turcs d’Anatolie, et même des similitudes architecturales frappantes. « Se promener dans les ruelles de la Casbah, c’est un peu comme déambuler dans les quartiers de Suleymaniye ou de Fatih à Istanbul », a-t-il souligné, rappelant subtilement la filiation culturelle que l’Algérie partage avec l’ancienne puissance ottomane.
Mais ce n’est pas la cuisine ni l’artisanat qui ont provoqué la plus vive réaction en Algérie : c’est le rappel de l’empreinte humaine et génétique laissée par les Ottomans. L’ambassadeur a avancé que « 5 à 20 % de la population algérienne pourrait être d’origine turque », citant des noms de familles et les fameux Kouloughlis, descendants de janissaires et de femmes locales. Une mention qui, en Algérie, est considérée comme une injure historique.
Les Kouloughlis, une épine dans la mémoire nationale
Le terme « Kouloughli » ou « Qul-Oglu » signifie littéralement « fils de serviteur » en turc et rappelle la descendance des unions entre Turcs et femmes locales. Comme l’explique Alain Boyer dans son étude historique, ces métissages étaient à la fois un lien et une tension entre communautés : intégrés à l’élite urbaine, mais souvent regardés avec méfiance. Aujourd’hui encore, rappeler ce passé revient à toucher un point sensible de l’identité nationale, perçue comme sacrée.
De la colonisation ottomane à la domination française
L’ambassadeur n’a pas limité son analyse au passé ottoman. Il a également qualifié les années de colonisation française (1830-1962) de « période perdue » et rappelé le soutien de la Turquie à la reconnaissance internationale de l’Algérie dès 1963, soulignant le rôle historique de son pays dans le mouvement anticolonial. Ces propos ont été perçus comme un léger tacle envers la version officielle algérienne, qui tend à minimiser l’influence ottomane au profit d’un récit national glorifiant la résistance contre la France.
Silence et interrogations à Alger
La sortie de l’ambassadeur turc a déclenché une tempête médiatico-politique en Algérie. Certains voient derrière ces rappels historiques une démarche néo-ottomane, visant à réaffirmer une tutelle symbolique de la Turquie sur le pays. D’autres dénoncent une maladresse diplomatique, tant la mention des Kouloughlis touche la fierté nationale.
La question qui brûle toutes les lèvres est désormais : pourquoi Abdelmadjid Tebboune reste-t-il silencieux face à ces déclarations, alors qu’il a déjà rappelé son ambassadeur à Paris pour bien moins que cela ? Le manque de réaction officielle alimente les spéculations et ravive le débat sur la manière dont l’histoire est racontée et perçue de part et d’autre de la Méditerranée.

